Des petits chanceux se rappellent l’avoir entendu en 2015 sur la péniche Sirius. C’était dans l’entrebâillement d’une vie qui avait mené Plume pendant deux mois à Lyon, entre son départ des States et son installation à Paris. Mais l’écouter vendredi au Solar, c’était plus que de la chance. C’était un rendez-vous comme on les aime, plein d’hypothèses à vérifier, d’obscurités à éclaircir et de questions en suspens. Car la plaquette d’annonce et les quelques infos glanées en amont laissaient planer un certain mystère. Qui donc se cache, s’il se cache, derrière ce vocable ailé ? Et pourquoi Plume au singulier ? Je ne sais toujours pas qui il est, l’homme impressionne par son côté serein et réfléchi… le bec dans l’eau me suis trouvée et, après tout, quelle importance… L’essentiel est ailleurs, dans une signature musicale unique. Le saxophoniste, « baigné tout jeune dans la musique» a passé ses premières années aux Etats-Unis. Quelques mots suffiront à dresser une carte de rêve: Boston, le Berklee College of Music, le New England Conservatory, le Wally’s Café, New-York. Quelques maîtres côtoyés aussi, de cette génération dont la pulse retentit encore dans le jazz d’aujourd’hui. S’il faut n’en citer qu’un, ce sera le sax ténor Walter Smith III, président du département des instruments à vent du Berklee College, figure majeure et auteur de la préface de Escaping the Dark Side, le premier album de Plume, publié en 2019. C’est à cette époque qu’il a fait irruption, éruption devrais-je dire, sur la scène française. Depuis, il a sorti Holding on (2022), volant en altitude et en formation(s). C’est le cas en cette soirée où le public est venu nombreux, peu à peu, emplir la salle. A ses côtés, se trouvent trois sacrés gus, dans le sens originel de « great ». Trois Parisiens venus d’ailleurs. Ce sont Leo Montana au piano, qui a grandi entre Bahia et la Guadeloupe. Gabriel Sauzay à la contrebasse, originaire de Bordeaux.
Pierre-Eden Guilbaud à la batterie, né à la Réunion et nourri aussi aux agapes new-yorkaises. A noter qu’il remplace au pied levé et de manière complètement impressionnante Antoine Paganotti. On s’installe pour deux sets et une petite dizaine de titres extraits de ses opus ou récemment composés. Mince, pas le temps de s’attacher au siège, voilà qu’on est submergé par Naïma, un arrangement de la chouette ballade de Coltrane, véritable phénix de Plume. Ce n’est pas bon, c’est beau. On aligne les adjectifs comme des perles dans un écrin: sensuel, dense, évident, voluptueux, plein, mélodieux, simple, riche. Tout le lyrisme de Coltrane s’écoule en une cascade d’or et d’enluminures. L’effervescence feutrée de la batterie se noue au rythme tribal qu’un toucher pianistique offre, débridé, à la caresse d’un sax dont le son est révélation. On dirait un cérémonial, mais pas secret. Et le feeling, ça dépote large. Les autres morceaux seront à l’envi.
Par exemple la reprise d’un hymne traditionnel baptiste quand le père de Plume lui jouait du piano. Là aussi, c’est la glisse harmonieuse, quelque chose d’à la fois aérien et planté en une terre émotionnelle connue, un terroir bienveillant. L’alto semble à la fois en dehors et en dedans, comme si l’intériorité cherchait à s’extraire de ses failles légères, pour mieux embrasser l’air et le monde. Un seul -petit- regret, que Plume s’élève encore davantage… Ce sera le cas au fil d’un second set où un vrai son de groupe donne un côté symphonique à quatre. C’est dire combien la musique se fait l’architecte des espaces qui se côtoient, des influences, des continents, comme dans Going too soon , à la mémoire d’un batteur ami. On entendra aussi An Angel is looking over you, dans laquelle le jazz s’émaille d’orange clairs-obscurs à la Rembrandt… Tout est puissance et générosité , avec des constructions béton, des lignes de force élégantes, des courbes chaleureuses, des boucles sans frisottis. Irradiés. Je crois que c’est un peu comme ça qu’on est sortis avec, en prime, un peu plus d’amour et de vie. De beauté.
