28/02/2026 – Raphaël Imbert « Coltrane Counterpoint » pour l’Opéra Underground… à la Chapelle de la Trinité

28/02/2026 – Raphaël Imbert « Coltrane Counterpoint » pour l’Opéra Underground… à la Chapelle de la Trinité

Bach-Coltrane-Reich : la Trinité profane du génial Imbert

On connaissait le passionnant et merveilleux travail mené depuis déjà de longues années par le saxophoniste Raphaël Imbert pour établir la connexion insoupçonnée entre Bach et Coltrane, compositeurs mythiques et mystiques de deux époques pourtant si éloignées. A l’occasion du festival Chapelle Minimaliste où on le retrouve avec bonheur entouré de ses deux fidèles complices, il y ajoute avec la même évidence dans la filiation le contemporain Steve Reich, chantre à son tour des musiques minimalistes et répétitives. Une Trinité aussi géniale qu’inattendue dans sa démonstration, donnant lieu à une grand’messe profane des plus émouvantes. Un enchantement !

Une longue queue s’étire sur le trottoir de la rue de la Bourse, patiente et disciplinée (majorité de «seniors» oblige), attendant l’ouverture des portes de la Chapelle de la Trinité où se déroule ce dernier week-end de février le festival « Chapelle Minimaliste ». Un lieu unique et écrin magique qui sera archi-comble ce samedi soir pour ce nouveau rendez-vous avec le saxophoniste marseillais Raphaël Imbert, co-organisé avec l’Opéra Underground où par ailleurs ce musicien d’exception a désormais ses habitudes, et donc son public de fans [NdlR : il y sera encore samedi prochain pour présenter son cabinet de curiosité, sa « concérence », une master-class décalée sur l’harmonie en compagnie du pianiste Pierre-François Blanchard].

Alors qu’on célèbre cette année le centenaire de la naissance de John Coltrane (1926-1967) – comme aussi celui de Miles Davis-, l’équipe de la Chapelle a confié à Raphaël cette création pour nous faire naviguer entre trois compositeurs majeurs dont on pourrait à première vue se demander quel lien les réunit. En effet, comment peut-on à priori faire un pont entre le cantor du XVIIe J.S Bach et la figure légendaire du free-jazz new-yorkais des sixties John Coltrane, auxquels s’ajoute ce soir dans la même lignée, en forme de débouché évident, le compositeur américain contemporain et chantre de cette musique minimaliste et répétitive, Steve Reich.

On dit «s’ajoute» car cela fait déjà une vingtaine d’années que l’érudit directeur du Conservatoire de Marseille s’est penché sur les liens insoupçonnés existant entre les deux premiers, génies aussi mythiques que mystiques, pour constater que la pseudo antinomie de leurs univers n’avait pas lieu d’être, et établir au contraire, au delà de la différence d’époque, la connivence probante entre baroque et jazz. Il a en effet décelé chez eux la même trame de liturgie luthérienne, fil rouge présent dans les thèmes des deux créateurs. Ce brillant constat a donc donné lieu à un fameux disque «Bach-Coltrane» joué en récital depuis autant d’années avec les éminents complices du saxophoniste, l’organiste André Rossi et le percussionniste-chanteur Jean-Luc Di Fraya, comme on a eu la chance de les entendre notamment au Rhino 2021 dans la petite église de Génilac avec son orgue monumental. Un moment des plus inoubliables et qui, à titre personnel, m’avait renversé d’émotion. La «nouveauté» vient donc aujourd’hui dans l’ajout de Steve Reich (qu’on adore tout autant) qui tout naturellement s’inscrit dans cette filiation comme ce fabuleux trio va nous le prouver ce soir.

Un mariage qui rend la musique intemporelle

Soignant leur mise en scène, comme d’ailleurs ils l’avaient fait à Génilac, le concert démarre avec l’organiste seul sur le plateau devant un Hammond SK2 et sa cabine Leslie, tandis que soudainement retentit sans qu’on le voit et comme surgissant de nulle part, le sax au souffle tout en rondeur et à la chaleur impactante. Puis s’ajoute la voix angélique de Jean-Luc remontant par le fond la nef centrale, comme toujours sans micro, avant que le trio soit physiquement réuni et que Raphaël lâche une première envolée assez free.

Un choral luthérien qui n’est du fait d’aucun des compositeurs honorés ce soir, mais qui sert à cadrer le paysage sonore à venir. Une chacone sur une basse continue, très modale comme Coltrane y excellait, servant à montrer que tous ces mélanges hétéroclites sont du même terreau, Reich à son tour étant très influencé par le souffle continu développé par Coltrane.

La mélodie qui suit, croisant un orgue très religieux à un sax éminemment jazz, est quant à elle tirée du Didon et Enée de Purcell. Entre le souffle de Raphaël d’une puissance inouïe (particulièrement ressentie quand on est aux premiers rangs!), le chant perché du haute-contre et les saccades martelées à la fois par le percussionniste assis sur son cajon et les clochettes accrochées aux chevilles du saxophoniste, on est littéralement saisi par la beauté du rendu, absolument superbe.

Passionné autant qu’il est toujours passionnant , le leader en fin pédagogue sait capter notre attention pour vulgariser le propos avec humour dans des explications moins saôulantes qu’un Manoukian et moins professorales qu’un Zygel. Il introduit After the Rain de Coltrane qui sera enchaîné avec Le Veilleur de Bach, pour en démontrer la fluidité. Son sax alto frémissant émet un son répétitif et comme circulaire, jeu sonore dont on retrouve il est vrai les mêmes effets chez Reich. Le sax très onirique, à la fois aérien et profond a même ici quelque chose de celui de Gilbert Dall’Anese qui a marqué « le Grand Bleu » ! Toujours est-il qu’on y plonge avec délice.

Et voilà l’orgue, guilleret, qui relie à Bach, tandis que «l’enfant de chœur» chante tout en faisant avec ses mailloches quelques roulements sur son tom. La musique ainsi mariée devient alors totalement intemporelle.

Le vocaliste debout cette fois entonne ensuite à capella un autre chant en anglais, auquel répondra le sax soprano. S’il y a quelque chose de plus «pop» là-dedans puis de jazzy aussi, on y sent d’évidence (et quelques Jésus émaillant le chant) une origine gospel. Normal, puisqu’il s’agit d’un vieux negro-spirituals, comme l’expliquera Raphaël en faisant le parallèle entre la résistance des esclaves et la Passion du Christ.

Reich, le troisième…

Revenant enfin à Reich, en expliquant que celui-ci, après avoir déjà entendu Coltrane (un maître de l’harmonie mais aussi de la réitération) dans un club, eut une révélation au mitan des sixties à l’écoute d’un prêcheur de rue qu’il décida d’enregistrer puis de sampler (une première!), le trio nous propose alors une expérience unique, avec une impro autour du morceau Clapping pour symboliser cette rencontre inédite entre les deux compositeurs américains. Sur la ligne imposée par l’organiste, les deux autres frappent des mains, puis sur le cajon, avant que le souffleur embouche conjointement ses deux sax, ce qui est toujours impressionnant à voir et à entendre. Le rythme s’accélère et devient haletant, le souffleur émettant une sorte de klaxons avertisseurs qui même furtivement me fait d’emblée écho au fameux Different Trains  l’œuvre majeure de Reich [Ndlr: magnifiquement enregistrée chez Naïve en 2003 par l’ONL sous la direction de David Robertson].

Enfin pour conclure ce prodigieux concert, c’est encore le lien direct entre Bach et Coltrane qui est mis en avant avec la compo Rever King que le new-yorkais avait écrite en hommage à Martin Luther King, enchaînée à celle de Bach qu’on traduit en français par Oh monde, je dois te quitter. C’est en effet l’heure de disparaître, et le sax de repartir par la nef centrale avant de monter  dans les coursives lâcher comme venant des cieux, quelques dernières notes sublimes, suivi dans son effacement et le même chemin par la voix du chanteur. Un départ qui a la force d’un hymne, provoquant en nous de profondes vibrations intérieures pour achever cette grand’messe profane, majestueusement émouvante. Tout bonnement génial !

 

N.B: Seul petit bémol peut-être, il semblerait que les fumigènes abondamment lâchés en début de concert aient nui au bon travail de notre photographe…

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