Né en 1973 dans le sud de l’Allemagne, Jermaine Landsberger est issu d’une famille sinti (comme Sébastien Félix) dans laquelle la musique occupe une place centrale. C’est en écoutant Django Reinhardt qu’il forge ses premières influences. Contrairement au légendaire guitariste manouche, il choisit toutefois le piano comme instrument. Après avoir joué dans plusieurs ensembles manouches, il s’oriente progressivement vers le jazz américain… et a joué avec quelques stars du genre : Pat Martino ; Bireli Lagrène (lui aussi à cheval entre deux mondes); Bob Mintzer ; Randy Brecker ; Larry Coryell ; Martin Taylor …
C’est donc avec curiosité que nous découvrons ce pianiste atypique dont le parcours ne peut que nous rappeler celui de Dorantes.
Il y a des soirs où la salle et la musique semblent faites l’une pour l’autre. Ce soir au Château-Musée d’Annecy, dans le cadre du festival Lac in Blue, la pierre ancienne des murs pluri-centenaires et le jazz de Jermaine Landsberger ont trouvé un accord naturel. Presque deux cents spectateurs ont rempli les chaises — presque : quelques-unes résistent, timidement, à l’appel.
Landsberger est un pianiste qui ne triche pas. Grand gabarit, gestes directs, swing immédiat. La Valse de Pigalle, en ouverture de trio, n’est pas une carte postale parisienne : c’est du jazz qui tricote grave, charnu, avec une section rythmique — Guido May à la batterie, Martin Gjakonoski à la contrebasse — qui pose un tapis solide sans jamais s’effacer.
Stéphane Belmondo entre, et le quatuor prend sa vitesse de croisière sur Gypsy Voyager. Ce que l’on comprend peu à peu, c’est que Landsberger n’est pas seulement pianiste : compositeur, il l’est pleinement, avec une voix propre qui traverse la soirée comme un fil rouge. Ses origines sinti affleurent dans Romanes, dans Gypsy Night in Budapest — tendre, presque suspendue — et dans cette façon qu’il a de faire sonner le piano comme une mémoire vivante.
Un premier standard, ce sera Speak low, revisité avec sensibilité et une pointe de dérèglement bienvenu.
Un passage par la superbe composition de Stéphane, Melancholy of Rita, jouée au bugle, ajoute une couleur plus veloutée à la soirée.
Les hommages sont sincères : Miles Davis honoré sur One for Miles (de l’album « With Heart and Soul », titre qui prend ici tout son sens) , ballade à la trompette bouchée par Belmondo avec une retenue qui en dit long. Wayne Shorter convoqué sur Black Nile, où Landsberger, emporté par son propre chorus, décolle de sa banquette.
Et Duke Ellington, Now It’s Time, pour finir au rappel, en duo piano-trompette, avant le rassemblement final sur Easy Going.
La soirée s’achève dans la chaleur des applaudissements. On est venu au bord du lac. On est parti ailleurs — quelque part entre Budapest, Paris et Harlem. C’est ça, le jazz.
Les musiciens :
- Jermaine Landsberger: piano
- Stéphane Belmondo: trompette, bugle
- Martin Gjakonoski: contrebasse
- Guido May: batterie
