Voici une version corrigée avec propositions entre crochets :
De beaux paysages imaginaires vus Dujardin
En délicat peintre impressionniste, toujours très inspiré par les paysages naturels qui l’entourent au gré des saisons, le grand guitariste belge nous livre une saisissante et poétique fresque sonore où ses compositions ciselées prennent en live leur pleine dimension onirique. Avec son fidèle complice, l’accordéoniste Didier Laloy, voilà deux fins mélodistes qui roulent ici en Rolls, boostés côté moteur par la mirifique paire rythmique constituée de Nicolas Fiszman et Manu Katché. Soit un quatuor de pointures exceptionnel pour nous entraîner dans un merveilleux voyage. Magistral de bout en bout !
On avait une fois encore été émerveillés à l’automne dernier par le nouvel album du guitariste belge Quentin Dujardin, et l’occasion d’entendre ce magnifique répertoire en live, là où l’onirisme de ses compositions prend leur pleine dimension, était à saisir jeudi soir au Manège (en coproduction avec Jazz à Vienne), d’autant que ses passages par chez nous sont plutôt rares (voir ici). Quel bonheur alors, partagé par un très nombreux public, d’y entendre cet adepte des cordes nylon qui, tel un peintre impressionniste, dessine, disque après disque, des tableaux sonores atmosphériques inspirés des paysages qui l’entourent. Avec « Saison Orange », que l’on a retenu dans notre Best-Of 2025, cet amoureux de la nature nous ouvre des espaces infinis, nourris d’une vaste gamme musicale croisant jazz, baroque, world, blues au son parfois plus rock. Il y évoque ce qu’il nomme une cinquième saison, ce moment particulier entre hiver et printemps où les champs qui entourent son village campagnard près de Liège prennent soudainement des reflets orangés sous le triste effet des pesticides qui y sont dispersés.
Un casting de rêve
Pour narrer cette fresque, on peut compter sur la fabuleuse virtuosité de son quartet où l’on retrouve son fidèle complice et compatriote Didier Laloy, accordéoniste diatonique, lui aussi expert en évocations climatiques, constituant un duo de mélodistes hors-pair qui roulent en Rolls puisqu’ils ont comme moteur l’une des paires rythmiques les plus costaudes et magiques qui soient, avec l’immense bassiste Nicolas Fiszman, Belge lui aussi et instrumentiste à l’impressionnant C.V, et la star légendaire des baguettes Manu Katché à la batterie. Et si tout, dans ces compositions nouvelles, n’est que délicatesse et expressivité émotionnelle ciselée avec une extrême finesse, il va de soi que ces deux pointures exceptionnelles leur confèrent en supplément un impact sonore aussi puissant que savamment dosé et contenu.
Comme sur disque (mais là, sans la trompette du Danois Mathias Eick), c’est Epiphytes qui inaugure le voyage par les frottements sur les cordes de guitare, démultipliés par un looper. Un blues de cow-boy où l’accordéon nous chante la mélodie avant que la basse lui réponde, tandis que progressivement le son général monte en intensité de façon haletante. Puis l’intro de Blues for M&N reste dans cette ambiance bluesy avec un diatonique qui s’apparente à un harmonica, précédant des attaques résolument plus rock assénées par une basse qui ronfle d’aise et une frappe au carré. Inutile de dire combien les roulements de Manu sont ultra pêchus et le ressenti qu’on peut en avoir quand on est devant lui au premier rang !
Dans un autre registre, avec une guitare d’obédience plus classique pour broder, avec de belles résonances, l’émouvante mélodie de Jeannette sur son cheval, on est touché par le lyrisme bien chevaleresque de cette compo nostalgique où chacun prend la parole à son tour. Vient alors, sous des éclairages adéquats et très esthétiques par leur graduation, cette fameuse Saison Orange – qui est aussi une couleur pleine de vie dégageant une chaleureuse énergie – évoquée de façon plus martiale avec un son flamenco-rock, tandis que l’accordéon étire sa plainte.
Touchante poésie sonore
Nettement plus apaisé, Aime élargit encore un espace sonore grand ouvert vers l’infini, et l’on est suspendu par le son planant qui s’en dégage, notamment quand la basse seule émet ses belles harmoniques. Une touchante poésie sonore sur une note continue de synthé samplée, et longuement développée sans la batterie, qui n’interviendra que plus tard, laissant le public dans une écoute passionnément attentive. Parmi toutes ces compositions originales signées par Quentin se glisse Alma, présentée par Didier qui en est l’auteur. Une sorte de madrigal écrit pour sa fille, empreint d’une élégance classico-baroque très joliment servie par le trio belge, avant que la batterie vienne lui donner un tempo plus syncopé et entêtant.
Comme sur l’album, il n’y aura qu’une seule reprise : cette judicieuse cover de L’Enfer, l’un des tubes de leur compatriote Stromae, que Quentin a revisité suite à une commande pour illustrer un documentaire sur la détresse de jeunes adultes souffrant de délabrement mental. Écrit à l’origine pour deux guitares, le morceau gagne ici en relief : la basse répétitive et hoquetante lui donne son tempo dans un superbe mariage des cordes, très expressif.
La Croisière se poursuit par le titre du même nom, avec son gimmick accrocheur qui nous ramène au blues-rock ronflant du début, tel une chevauchée dans les plaines du Mid-West, où Nicolas fait vrombrir sa cinq cordes dans un chorus typiquement dans l’esprit d’un Stanley Clarke, précédant Avril, toujours une compo saisonnière issue cette fois de l’album « Water & Fire » du duo Dujardin-Laloy. Encore une émouvante mélodie servie avec une certaine majesté dans son exécution. Une grâce enveloppante, qui a la délicatesse de la dentelle.
Nos quatre pointures achèveront leur set par un plus explosif Dany on the Road, avec dans l’entame un son rock seventies rappelant le chant de Robert Plant de Led Zep. Mais difficile de se quitter comme cela, tant on aimerait faire perdurer le plaisir. Quentin reviendra donc en solo pour un premier rappel, en faisant vibrer avec une folle dextérité ses cordes nylon sur un flamenco-azz, rejoint ensuite par ses compères pour nous offrir un ultime Madagascar, où, comme c’était sans doute très attendu par beaucoup, Manu Katché lâchera un tonitruant solo de batterie dont il a le secret. Magistral, c’est bien le mot, comme le fut assurément ce concert de bout en bout.
