Nous avions pu découvrir Blue Maqam au Théâtre de Roanne en novembre dernier (voir chronique ici). Revoir ce projet à Tronget est l’occasion d’écouter ce qui ne saute pas aux oreilles au premier abord.
Nous avons pris l’habitude de louer l’immense talent d’improvisateur de Renaud Garcia-Fons et sa maîtrise absolue de l’instrument (certains vont jusqu’à le qualifier de « Paganini de la contrebasse »), et d’apprécier ses dons de compositeur et d’arrangeur.
Le projet Blue Maqam ne déroge pas à la règle ; l’introduction en spiccato à l’archet est un véritable régal et met tout le monde d’accord, les habitués comme ceux qui découvrent cette pratique.
Mais le soliste laisse aussi la place à l’accompagnateur, que ce soit pour le chorus d’un soliste ou pour soutenir la voix d’une chanteuse, et quelle chanteuse ! Tout éblouis que nous sommes, nous prêtons alors moins d’attention à la contrebasse qui œuvre dans l’ombre sans se faire remarquer, serviteur cependant indispensable de la mélodie et des envolées improvisées des autres instruments.
Lorsque, après le prélude évoqué plus haut, la voix de Soléa Garcia-Fons vient poser la mélodie mélancolique de Makrin Akti sur les graves profonds distillés par sa contrebasse, le contrebassiste vient véritablement épauler la chanteuse, tissant d’une part un tapis moelleux comme assise harmonique, instillant d’autre part à point nommé unissons mélodiques, contre-chants, arpèges explorant toutes les extensions des accords et même accords plaqués. Sans oublier les harmoniques, auxiliaires omniprésents qui aiguillonnent les tympans aux moments les plus inattendus. Les arpèges en harmonique en accompagnement, ce n’est pas une rythmique ordinaire, surtout quand en même temps les autres doigts produisent les sons graves et d’un accompagnement conventionnel.
Le fil conducteur du concert reste le voyage, autour de la Méditerranée, et au-delà, jusqu’en Irlande et à Cuba, l’occasion d’agrémenter un rythme de salsa déjà ébouriffant ; les ghost notes ajoutent une bonne dose d’épices subliminales. Et en prime, un bel échange percussif entre la contrebasse et les percussions.
Le danger de me confier une chronique de Renaud Garcia-Fons, c’est qu’il est pour moi un sujet intarissable, souvent au détriment des autres membres de la formation, et je vous demande de m’en excuser. Et pourtant !… Il y a tant à dire. La performance de chanter en huit langues (français, espagnol, italien, grec, anglais, celte, hébreu et arabe) afin de délivrer un message de paix universel, les percussions virtuoses de Jean-Luc Di Fraya, les chorus bien inspirés de Stephan Caracci au vibraphone, toujours là pour apporter sa touche personnelle aux harmonies.
Depuis novembre dernier, le projet a mûri, la voix de Soléa s’est affirmée, a pris de la chaleur et vient nous titiller les émotions en toutes circonstances. Enamorada, interprété en duo père/fille, a perdu l’âpreté de l’interprétation initiale d’Esperanza Fernández pour y gagner en sensualité et en tendresse. Le duo se retrouvera en rappel pour une chanson en grec, sur des paroles écrites par Soléa en hommage au père de Renaud, sur la base de Kurdish Mood.
Excellente transition vers la dernière partie de la soirée, qui annonce des influences nordiques, encore inexplorées par Renaud Garcia-Fons à notre connaissance. Un jour, peut-être ?
