Et voilà, le festival se termine. Nous arrivons au terme d’une belle pérégrination musicale, de superbes rencontres, de découvertes et nous ne pouvons que remercier Jean‑Luc Maronne pour ses programmations toujours inspirées et inspirantes. Un grand merci de la part d’Hélène Daviet, coprésidente de Jazz dans le Bocage, à tous les bénévoles, sans qui ces manifestations ne pourraient avoir lieu, aux techniciens au son, à la lumière, à l’accueil, à la logistique, à la coordination avec Sabine Dauchat et j’en oublie, ainsi qu’à la merveilleuse ambiance.
Lagon Nwar se trouve entre la Réunion, Ouagadougou et Paris. Ann O’Aro est d’origine réunionnaise et dès son enfance écrit des poésies créoles autobiographiques et des fonnkèrs chantant sans tabou les passions. Elle chante en créole, moré, bissa, français sur une poésie fiévreuse qui ressemble à une grande histoire.
Ils sont tous des passionnés et ils nous entraînent dans les abîmes de l’âme blessée par l’esclavage, les violences faites aux femmes de tous âges. Tout un programme et la soirée s’annonce très chaude.
Le bassiste Valentin Ceccaldi est le pilier du groupe : il maintient, tout au long du concert, le tempo et sans lui les autres musiciens ne pourraient pas être aussi libres pour exprimer tout ce qu’ils ont à dire.
Sur Garma, il instaure une ritournelle avec un son grésillant qu’il tiendra jusqu’au bout. Ann arrive discrètement sur scène et commence à chanter. Marcel Balboné, batteur, percussionniste et chanteur, marque les temps avec le charley et la grosse caisse, puis chante dans les langues traditionnelles du Burkina Faso dont il est originaire. Il est le cœur battant de Lagon Nwar.
Le morceau suivant, introduit par la basse et les percussions, fait entendre le son, d’une puissance et d’une énergie parfaitement maîtrisées, du saxophone ténor de Quentin Biardeau. Quelle improvisation et ce n’est que le début.
Marée nous emmène à la Réunion, où il n’y a que deux saisons : celle des pluies et la saison sèche. Le saxophone commence avec une seule note en souffle continu qu’il va tenir très, très longtemps pendant qu’un rythme lent et prenant s’installe. Ann chante avec Quentin, sur un rythme de batterie et de percussions, et le son vibrant et grave d’une calebasse s’installe. Ann et Quentin au saxophone se mettent face à face et entament une discussion très animée, montrant un désaccord entre eux.
Nous voilà en 1848, date de l’abolition de l’esclavage, avec Liberté Connaître Oblige. Que de messages à passer dans ces chants pleins de colère, de rancœurs, de rage, et Ann nous hypnotise tant elle est vivante, souffrante et déstabilisante. Elle quitte la scène après un duo avec le saxophone, qui repart dans un chorus extraordinaire d’une énergie incroyable, toujours soutenu par la basse. Elle revient en sautant sur scène dans une roulade.
Sur un tempo rapide, Ann crache sa révolte, descend de la scène et se met à marcher d’un pas résolu et rapide devant le public, en avant puis en arrière, cela plusieurs fois en accélérant jusqu’à courir jusqu’à l’épuisement. Elle remonte en rampant, exténuée, puis hurle comme le saxophone de Quentin. C’est très prenant, et elle nous touche au fond du cœur.
Nous poursuivons dans la joie, le chant et la danse, pour nous remettre de nos émotions fortes. Cette fois, Quentin est au synthétiseur. Ann se bat contre des personnes qu’elle voit au loin et leur assène des coups de poing, de pied, jusqu’à en mettre un au sol.
Nous arrivons au dernier morceau, et Ann invite le public à danser sur Lam Santyé : c’est le moment ou jamais. Ann, Quentin et Marcel chantent tous les trois, le tout maintenu par la basse. Marcel propose à tout le monde de reprendre le refrain avec eux, et bien entendu le public est ravi, pendant que les danseurs se voient rejoints par Ann qui fait quelques pas de danse avec chacun d’eux. Car j’ai oublié de vous dire que son corps tout entier vibre et danse avec grâce et souplesse.
En rappel, nous avons le bonheur d’écouter La Geôle, entre français et créole, encore sur la souffrance, la difficulté de devenir quelqu’un, la culpabilité qui se termine dans la douceur en trio de voix jusqu’à s’éteindre. Cette ultime incantation autobiographique nous bouleverse en nous faisant effleurer les cicatrices de blessures qui marquent à vie. Et pourtant, cette musique nous met des étoiles dans les oreilles.
Quelle soirée magique, sur une musique aux mélodies entêtantes, puissante, pleine d’énergie empruntant à l’afrobeat, au free jazz, à la musique psychédélique, au maloya, à la folk ouagalaise.
Nous finissons vraiment en beauté, et surtout ne vous privez pas, si vous avez l’occasion de voir Lagon Nwar sur scène. Nous n’en ressortons pas indemnes, notre âme est touchée et nous n’oublierons pas ce merveilleux moment de vie.
