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24/06/2026 – Magma au Printemps de Pérouges

24/06/2026 – Magma au Printemps de Pérouges

Seventies revival

En prélude au formidable show déroulé par The Australian Pink Floyd, qui ressuscite à merveille le rock prog’ et psychédélique de Gilmour-Waters, c’est un autre groupe culte, toujours bien vivant celui-ci, qui nous a replongés avec bonheur dans les bouillonnantes et expérimentales seventies après plus d’un demi-siècle de carrière hors norme. Qu’on soit initié ou profane, la musique tellurique et tribale de Magma — monument du patrimoine français — servie par un costaud tentet quant à lui inimitable, avait toute sa pertinence dans cette soirée à la fois nostalgique et décoiffante, revival d’une mythique époque décidément éternelle. Comme d’hab’, Vanderful !

À l’heure où bon nombre de personnes de sa génération sont sommées de se tapir dans l’ombre sous un climatiseur, entre une bouteille d’eau fraîche et un flacon brumisateur, il y en a un qui, toujours de noir vêtu, s’apprête à affronter les températures caniculaires record de cette fin d’après-midi, baguettes en main, pour aller taper durant une heure trente sur une batterie, comme il le fait sans renâcler et avec le même engagement passionnel des dizaines et des dizaines de fois par an depuis maintenant cinquante-sept ans ! J’ai bien sûr nommé l’extra-terrestre Christian Vander, soixante-dix-huit ans au compteur et leader inamovible de Magma, la plus ancienne formation française encore en activité. Mais aussi toujours la plus folle, unique, originale et inégalable du paysage musical mondial, tellement indéfinissable par son concept « zeuhl », où s’entremêlent free jazz, rock progressif, lyrisme classique, montage choral et opératique des voix, langage imaginaire, poésie hallucinée et énergie tribale. Si l’on ne compte plus combien de fois on a vu, durant ce dernier demi-siècle, ce groupe qui mérite pleinement le qualificatif de légendaire, et qu’il faut — comme on l’a souvent dit, quels que soient ses goûts — avoir vécu en live au moins une fois dans sa vie pour tenter de comprendre le phénomène vibratoire insensé qu’il représente, il va de soi que cette venue plutôt étonnante au Printemps de Pérouges ne pouvait être manquée.

Mythes éternels

Une soirée placée sous le signe du revival des mythiques seventies, puisque Magma était ici programmé en première partie du show de The Australian Pink Floyd *, merveilleux band considéré (à juste titre par ce que l’on a entendu ce soir) comme le meilleur parmi les diverses formations qui reprennent le répertoire de cet autre groupe phare de la même époque. Et qui a sans doute servi de locomotive, étant donné le particularisme de Magma, qui n’est pas ce que l’on peut appeler un groupe grand public au sens populaire du terme. D’ailleurs, à l’heure (19 h 30) où il s’est présenté sur scène, le grand gradin de fond était encore clairsemé — beaucoup de spectateurs étant répartis à cet instant sur les stands de restauration — mais le vaste parterre devant la scène monumentale dressée dans le parc du château de Saint-Exupéry s’est cependant bien rempli de fans fidèles, parmi lesquels bien sûr de nombreux sexagénaires voire septuagénaires arborant fièrement, pour certains, un tee-shirt frappé du célèbre logo magmaïen, mais aussi quelques jeunes déjà bien initiés aux trips de leurs aînés et qu’on retrouvera plus tard en train de casser leur tirelire pour s’offrir de précieux vinyles parmi l’énorme discographie du groupe.

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, précisons une chose importante : contrairement à ce que l’on a pu lire ou entendre en amont de cette venue, annonçant qu’il s’agissait de la dernière apparition du groupe en « full band », c’est-à-dire à dix avec les quatre voix féminines, cette info est tronquée comme nous l’affirmeront des membres du staff. Car en effet, s’il est vrai que la prochaine tournée de Magma, qui comptera une vingtaine de dates entre novembre prochain et avril 2027, baptisée Zeuhl Kommandöh Tour, se fera à six sans les choristes, ceci n’est en rien définitif et juste motivé par des raisons budgétaires, étant donné le coût que représente la production du groupe au complet sur la route. Selon le staff qui entoure les musiciens, rien n’empêchera jamais de futurs programmateurs de s’offrir la totale, « et même avec un orchestre symphonique en sus si besoin ». Voilà qui est dit et nous rassure, tant nous sommes les premiers à estimer combien la présence de ces incroyables voix au montage choral insensé est, et a toujours été, un élément fondamental contribuant, entre autres, à ce qui fait l’attrait particulier de ce groupe en concert.

Un répertoire calibré

Pour ce soir où tous sont donc présents, le timing étant bien défini et pleinement respecté, trois titres sont au programme, auxquels sont prévus deux rappels. Précisons aux profanes que parfois certains d’entre eux peuvent durer une bonne heure (!), de véritables fresques sonores comme notamment l’inévitable « hit » — si l’on ose dire — Mekanik Destruktïv Kommandöh, leur morceau fétiche tiré de l’album éponyme de 1973 évoquant un futur chaotique, toujours dans la set-list et offert ici en ouverture. Il ne durera « que » trente-cinq minutes, durant lesquelles, autour du leader batteur, on verra de fidèles pupitres et quelques nouvelles têtes. Avec toujours l’impeccable Hervé Aknin au chant lead (depuis qu’il succéda à l’immense Klaus Blasquiz, soit un bail), à cour et à jardin les réputés claviéristes Simon Goubert et Thierry Eliez, toujours le discret mais félin et pointu Rudy Blas à la guitare, et désormais le jeune Charles Lucas à la basse (un Breton issu du groupe de fest-noz Caillou), qui assure grave en ayant la lourde responsabilité de succéder à des légendes comme Laurent Thibaut, Jannick Top, Bernard Paganotti, Guy Delacroix, Dominique Bertram, Philippe Bussonnet, et dernièrement Jimmy Top, fils de son illustre père. Côté chœurs féminins, malheureusement, Stella Vander n’est plus là pour raison de santé, mais on retrouve la fidèle Isabelle Feuillebois, la remarquable Laura Guarrato, et deux autres vocalistes que l’on ne connaissait pas, Caroline Indjein et Sylvie Fisichella.

Avouons que ce soir, le son d’ensemble est moins parfaitement bon que lors de leur tout premier passage à Jazz à Vienne en 2018, où le groupe, qui sera auréolé deux ans plus tard d’une Victoire du Jazz pour son « Tour sans fin », était encore renforcé par une inattendue section de cuivres. Mais cela ne nous a pas empêchés de nous faire emporter par la folie de ce titre emblématique et évolutif où, après un passage bruitiste tellurique et un solo strident de guitare, tout s’accélère dans un tourbillon frénétique et vertigineux où résonne la langue kobaïenne inventée par Vander.

C’est d’ailleurs Kobaïa qui suit, titre de leur premier album studio en 1970, évoquant cette planète imaginaire où, durant dix minutes, le groupe nous satellise pour un voyage tribal et halluciné où le chant d’Aknin peut rappeler les envolées de Robert Plant avec Led Zeppelin et les riffs de Rudy ceux de Deep Purple, tandis que les synthés de Goubert nous offrent un chorus au son flûté.

Suit enfin, pour dix-sept minutes, le titre d’un autre album, Félicité Thösz (2012), dans une atmosphère de conte étrange où va particulièrement resplendir le travail choral des filles, et plus particulièrement la voix mutine et comme japonisante de Laura Guarrato. Un morceau qui mixe des couleurs sonores fort disparates, aussi inclassable qu’il est depuis devenu culte à son tour.

Il ne reste plus qu’un dernier quart d’heure pour boucler le set pile à 21 h, le temps de deux rappels : d’abord avec The Night We Died, puis, comme d’ailleurs à Vienne, Ehn Deïss de la période Offering, petit frère acoustique de Magma (1983), que le batteur vient entonner en front de scène, plein de douceur cette fois, et avec de superbes nuances oniriques pour clore ce grand moment magmaïen, une fois encore saisissant pour tous ceux qui en sont réceptifs, quelle que soit la génération qui ose s’y frotter.

 

*: Certes, ce n’est pas du « jazz » mais du rock progressif et psychédélique, donc nous n’en détaillerons pas le déroulé dans ces colonnes, mais les compos de Pink Floyd n’en restent pas moins de la superbe musique que l’on adore, et on ne peut s’empêcher de dire combien ce show irréprochable nous a enthousiasmés à tout point de vue. Un gros son nickel propre, une riche scénographie très réussie (lumières, effets, décors, vidéos), un répertoire comptant tous les plus grands titres des Floyd joués sans trucages par des musiciens tous exceptionnels (mention spéciale au jeune guitariste Luc Ledy-Lepine, puisqu’il s’agit d’un Lyonnais !) et pour certains d’excellents chanteurs aussi selon les morceaux, sans parler des trois puissantes choristes féminines vraiment toutes au top vocal. Un pur régal pour nous replonger pleinement, après Magma, dans tout ce qui a fait de nos chères seventies une période inoubliable et sans égal.

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