Vincent Peirani est un indispensable de Jazz à Vienne, comme il l’est dans le jazz français.
Cette année, le festival lui a confié la création jeune public en ouverture de cette quarante-cinquième édition : Ronja, à destination de neuf mille enfants de soixante-dix écoles du territoire. Outre cette mission hautement pédagogique, dont il s’est acquitté avec brio, il était également programmé avec son Living Being IV : Time Reflections ce jeudi 2 juillet, en première partie du pas très convaincant Beirut, mais nous en reparlerons dans une autre chronique. Car pour nous, la bande à Peirani & Parisien nous passionne toujours en priorité. Celui qui avait eu une carte blanche pour les quarante ans de Jazz à Vienne nous revient pour l’opus IV d’un projet, Living Being, qui nous tient à cœur, pour preuve le disque éponyme du projet qui nous a régalés une fois de plus.
Vincent pénètre sur la scène pieds nus, comme à son habitude, et avec les cheveux coupés courts, ce qui le rajeunit, mais il est plus photogénique avec les cheveux longs et la queue de cheval. Les membres du groupe, Émile Parisien en tête, arrivent également en toute décontraction. Il faut dire qu’ils jouent ensemble depuis très longtemps et souvent ensemble. Louons d’ailleurs l’activisme de la scène de Vincent et Émile, qui ont littéralement écumé ces dernières années toutes les scènes françaises, européennes et même mondiales. Rappelons qu’il faut procéder ainsi pour atteindre ce degré de complicité et de maturité musicale, et que ce n’est que sur scène qu’un artiste de jazz peut donner le meilleur de lui-même… Et le meilleur, avec ce groupe, ce n’est pas ce qui manque à l’appel : joliesse des mélodies, improvisations raffinées, enchaînements entre les suites de morceaux, ravissements techniques et inspirations artistiques renouvelées, et cette complicité et ce plaisir de jouer ensemble que l’on ne retrouve que très rarement… Bref, un groupe au sommet de son évolution et de sa maturation, un exemple pour les formations de jazz et de musiques actuelles.
Le Cabinet des énigmes pour démarrer en douceur avec le répertoire du dernier disque, avec Physical Attraction, dont on adore la rythmique reggae. Le troisième titre n’est pas issu du dernier disque ; c’est un hommage au guitariste Lionel Loueke, qui a jadis écrit HH, une composition pour Herbie Hancock, et Vincent de répliquer avec son LL, avec un chorus de feu d’Émile, toujours avec un pied et une jambe en l’air quand il cherche l’inspiration, comme s’il cherchait l’équilibre grâce à ce déséquilibre de certains membres de son corps : un grand Monsieur, humble et généreux. Après un moment plus hard rock, comme le groupe les aime depuis leur reprise de Kashmir de Led Zeppelin, qui met en valeur les chorus de Vincent et du fantastique Paolo « PapaYo » Serra à la batterie, plus solide que jamais, c’est l’heure de passer aux « suites » dont raffolent ces musiciens : ce sera d’abord Time Reflections avec ses trois mouvements (Clessidra, Better Days et Inner Pulse), composé durant le Covid (« j’avais le temps », confie Vincent). Avec une belle mise en valeur du pianiste Tony Paeleman sur le second volet, et sur le troisième, Vincent démarre seul, longuement, à l’accordéon. Le soleil n’est toujours pas couché sur le Théâtre antique…
La fin du concert approchant, Vincent présente une nouvelle suite de morceaux, mais qu’il annonce plus courte que la précédente, et c’est la régalade avec cet enchaînement d’un trio de hits de la pop anglaise intitulé Bremain Suite (le contraire de « Brexit », souligne le compositeur !) : Under Pressure de Bowie et Queen, Glory Box de Portishead et I Want You (She’s So Heavy) des Beatles. Vincent Peirani est un as des arrangements « cross-over » entre jazz et pop, et cet assemblage fonctionne à merveille. Le public viennois applaudit intensément le quintet avant son rappel. Vincent Peirani termine sur une note d’humour en proposant au public de le retrouver ensuite pour une signature de disques « si vous avez aimé le concert », et de rappeler qu’à l’inverse, « si vous n’avez pas aimé, le disque est très différent… ». L’opus est un cru magistral et demeurera, à n’en point douter, une référence dans le jazz français. Ce groupe n’a décidément pas fini de nous étonner.
Les musiciens :
- Vincent Peirani: accordéon
- Emile Parisien: saxophone soprano
- Tony Paeleman: claviers, piano
- Julien Herné: basse
- Yoann Serra: batterie
