On découvre son nom en 2005 dans les rangs de l’orchestre du trompettiste Clark Terry ; puis elle partage la scène et les enregistrements d’artistes aussi imposants que Stevie Wonder, Alicia Keys, The Roots, Missy Elliott, Robert Glasper… Elle est d’ores et déjà très remarquée pour son jeu enflammé, venu de la soul/funk, musique torride, parfois incantatoire, qu’elle pratique. Et voilà qu’elle a déboulé dans l’univers du jazz en proposant un programme superlatif, magnifiquement abouti, qui osait s’approprier les compositions d’Alice et de John Coltrane. Avec « Pursuance : The Coltranes », la saxophoniste alto Lakecia Benjamin est désormais en haut de l’affiche, nominée six fois aux Grammy Awards ; elle peut se permettre d’inviter qui elle veut pour ses nouveaux projets et est, elle aussi, très demandée pour ceux des autres… Pour « We Dream », son dernier opus, elle a multiplié les invitations et s’est offert notamment une part du gratin de la trompette : après avoir sollicité Monsieur Randy Brecker pour son précédent projet, ce sont Terence Blanchard, Sean Jones, Christian Scott qui se succèdent ; notre leadeuse appelle Chris Potter pour un duo de sax et Hiromi pour quelques débordements pianistiques.
Pour ce tour estival censé être promotionnel, c’est avec un « simple » quartet que la saxophoniste se présente à Vienne, en première partie d’une soirée estampillée « hip-hop ». Après avoir joué quelques compositions parmi les plus récentes de son actualité, d’autres un peu plus anciennes, elle joue « son » Coltrane, son My Favorite Things avec sa citation de A Love Supreme. Et, comme si elle ne tenait plus et souhaitait satisfaire le public, manifestement dans l’attente du second groupe, elle joue le jeu sans contrainte puisque, et elle nous l’a dit, étant jeune, elle écoutait De La Soul. De cette musique de la rue new-yorkaise, elle sait tout et plonge dans le rap qu’elle scande avec force. Lakecia est généreuse, énergisante, et sa technique instrumentale hors norme lui permet les excès de vitesse, évidemment, mais aussi ces notes qui semblent hors de la tessiture de son alto, toujours avec le son et la justesse : c’est vertigineux, même si elle succombe parfois aux travers de ses gimmicks et de ceux de certains saxophonistes hurleurs du rhythm and blues qui envoyaient du lourd pour dynamiser les danseurs les plus résistants ; cette deuxième phase du concert, sur un tempo unique, tout en rentre-dedans, aura indéniablement manqué de surprises et de nuances.
Propulsée par un trio lui aussi survolté, emmené par le pianiste Oscar Perez, qui fait partie de ces pianistes cubains qui doivent avoir un peu plus de doigts que nous… et connaissent tout de l’histoire de l’instrument, mais surtout semblent infatigables. Le tandem formé par le contrebassiste Elias Bailey et le batteur Jonathan Barber n’est pas étranger à la fougue qui se dégage et qui, mais en avait-on besoin, fait monter encore un peu plus la température ambiante. Et la marmite ne va pas cesser de bouillir jusqu’à ces traits de Stevie Wonder (Isn’t She Lovely?) ; le public du Théâtre antique succombe à ce groove exacerbé et, sans doute, pour une grande partie, découvre cette musicienne authentique. Il faudra cependant attendre un autre de ses passages pour déguster son jazz, son lyrisme et toute son originalité, dans un concert un peu plus long, un peu plus « jazz ».
Lakecia est généreuse, engagée autant dans sa vie que dans sa musique ; pour sa fin de concert, elle viendra tout simplement, en nage — et c’est devenu rare — dédicacer ses disques et se prêter aux selfies, aussi.
P.S. Dans les années quatre-vingt, deux saxophonistes alto ont indéniablement montré les voies : David Sanborn et Arthur Blythe, que le maestro Gil Evans avait souvent réunis dans sa section de saxophones. Pour ces dernières années, ils sont à nouveau deux : Lakecia Benjamin (43) et Immanuel Wilkins (28). Leurs derniers albums sont désormais disponibles et, par chance, ils parcourent la vieille Europe et, cette année, leur route passe en France, et pas loin de notre base — ouf… Pour « We Dream », les deux saxophonistes avaient préparé un titre, mais il n’a pas été retenu pour le disque officiel : il nous reste la vidéo (voir ici).
