Le show à l’américaine de Jon Batiste déçoit autant qu’il séduit…
L’excitation était à son comble pour la soirée consacrée à la Nouvelle-Orléans, avec la venue à Vienne, pour la toute première fois en leader (il s’y était déjà produit en 2009 comme sideman de Roy Hargrove, il avait 20 ans !), d’un génie de la musique américaine actuelle (rappelons qu’il a chanté l’hymne des États-Unis au Super Bowl 2025 et a animé avec son groupe l’émission Late Show with Stephen Colbert, stoppée récemment suite aux critiques sur Trump), et auréolé de rien de moins que quatre Grammy Awards, plus un Oscar (pour le film Soul</em))… Un artiste rare en France, à part un passage à Paris, mais pas dans nos chers territoires de province. Jon Batiste, puisque c’est de lui dont on parle, nous avait éblouis lors de la diffusion, il y a quelques années, d’un excellent documentaire sur sa personne à la télévision : on y voyait un artiste rare, multi-instrumentiste inspiré, mais également une belle personne pleine d’empathie qui soignait alors sa compagne atteinte d’une maladie grave. Depuis ce documentaire, nous rêvions de le voir jouer en tête d’affiche, de le photographier et d’écrire sur lui. Nous pensions, à juste titre, que notre festival fétiche, Jazz à Vienne, arriverait à l’accueillir in fine malgré un contrat de cession que l’on imaginait exceptionnel.
Artiste précoce (à 17 ans, il avait déjà sorti un album !), il a commencé par jouer des percussions et a collaboré avec les plus grands comme Stevie Wonder ou Prince. C’est précisément au « Kid de Minneapolis » auquel on pense quand Jon Batiste arrive sur la scène du festival viennois : même allure de dandy (un costume noir chic avec une veste spencer ornée de sequins !), même présence scénique et une voix aiguë qui électrise tout de suite l’assistance. Il commence à la guitare, ce qui n’est pas sans faire penser à Prince. Le groupe qui l’accompagne est solide et dévoué à sa cause ; on retiendra tout particulièrement sa choriste à l’organe puissant, qui impressionne.
Le second morceau est le célèbre Freedom, hymne qui mêle gospel et funk dans une belle énergie.
Le troisième morceau est acoustique et sans batterie : il commence à la guitare sèche et c’est l’occasion de faire chanter le public avec Big Money. Le chanteur, avec quatre de ses musiciens sur le devant de la scène, démarre une séquence sur un mode « acoustique et percussions » (jusqu’au bout, le show aura été organisé en séquences distinctes, comme pour insister sur toutes les facettes et les talents de la tête d’affiche). Batiste danse, chante, fait le show, à l’américaine, avec toute la palette de l’animation qui doit crépiter et, parfois, conduit à en faire trop au détriment du propos artistique.
La chanson suivante démarre avec Jon Batiste au piano et sa choriste en chanteuse leader (à diverses reprises de la soirée, il aura mis en avant ses musiciens sur le devant de la scène, semblant leur dire « vas-y, c’est ton moment ! »). Les formes musicales présentées sur scène ne se ressemblent pas, car le morceau suivant a comme colonne vertébrale un séquenceur et s’affirme plus électro ; mais Jon prend son saxophone alto et joue quelques notes, dont le thème de My Favorite Things…
Puis il fait taper le public dans ses mains avec un mélodica et retourne au piano. Ses changements d’instruments donnent le tournis et ne sont pas toujours justifiés… Pour la fin du morceau, tout le groupe saisit une percussion et vient sur le devant de la scène. Ce sera la séquence : « on fait le bœuf entre potes aux percussions ». La percussionniste du groupe vient prendre le micro pour interpréter une… bossa nova, la célèbre chanson Oba Oba : on en vient à se demander ce que cela fait là ; c’est plutôt très décousu comme assemblage musical, on en perd le propos. Chacun fait son chorus de percussions, l’un après l’autre ; JB est en coulisse, à jardin. Il revient subrepticement en tee-shirt noir, derrière la batterie, et entame un chorus avec son batteur revenu près de lui.
On passe enfin aux choses sérieuses quand le prodige de la Nouvelle-Orléans s’installe à son piano, d’abord pour une version personnelle d’Over the Rainbow en introduction, puis pour entamer un de ses morceaux les plus renommés, We Are, dont le disque éponyme lui a valu la plupart de ses Grammy. Un moment très beau, avec l’appui de sa choriste, qui est techniquement toujours aussi impressionnante. Il enchaîne au piano avec notre Charles Aznavour national (décidément une institution en Amérique !) et sa La Bohème, que le public reprend immédiatement.
Il entame, vers la fin du show, une séquence au piano solo avec virtuosité (n’oublions pas qu’un de ses disques s’intitule Black Mozart), avec plusieurs thèmes, dont la surprenante Lettre à Élise, avant de terminer sur Monk et son célébrissime ‘Round Midnight, pour rappeler au passage que dans sa discographie figurent rien de moins que deux albums consacrés au célèbre jazzman, « Monk Meditations » et « Monk’s Movements ». Puis le groupe se met à l’accompagner sur le célèbre standard, et c’est l’occasion pour le pianiste de présenter ses musiciens et de remercier le public.
Mais de rappel, il n’y aura point : après les saluts d’usage du groupe au public, c’est le retour backstage.
Si l’on fait le bilan, la soirée est en demi-teinte, car nous étions à la fois contents de découvrir Jon Batiste, dont nous avions tant entendu parler, et de le voir en live. Nous avons bien perçu l’énorme potentiel de l’artiste protéiforme qu’il est, mais on aurait tant aimé davantage de sobriété dans la forme (sans doute l’habitude de performer à la TV dans le show de Colbert pendant plusieurs années ?), et, au niveau musical, un chemin plus construit que de simples séquences mises bout à bout sans lien : la séquence « je joue de la guitare », la séquence « percussions entre potes », la séquence « je mets en avant les talents de mon band en les laissant performer tour à tour », pour terminer sur la séquence « bon, les gars, je sais jouer du jazz quand même, je suis virtuose, je vous montre, et en plus je reprends du Monk, c’est quand même un festival de jazz, non ? »). Dommage pour cette occasion manquée. Nous le retrouverons peut-être une autre fois dans un contexte artistique plus intéressant et une posture plus sobre. Mais tout de même, louons le parcours de ce musicien depuis son plus jeune âge ; et dire qu’il n’a même pas encore quarante ans…
