12/07/2026 – Gaël Horrelou à Lacroix Falgarde

12/07/2026 – Gaël Horrelou à Lacroix Falgarde

[NdlR : Ce sont les vacances, nos chroniqueurs visitent la France et ne peuvent s’empêcher de nous envoyer un papier, même s’ils ont franchi les frontières d’AURA.]

Journaliste en goguette à l’éphémère guinguette (ça ne s’invente pas) à Lacroix-Falgarde (Haute-Garonne), lieu improbable, à vingt minutes de Toulouse, au bord de l’Ariège. Guinguette tenue par des bénévoles, au milieu de nulle part. Il suffit pourtant de prononcer ces mots « Réunion lé la » pour tomber littéralement dans l’ici et maintenant. Les arbres environnants se transforment en tamariniers et la magie du maloya s’empare de nous, corps et âme. Happés.

Juste avant le concert, musiciennes et musiciens papotent, attablés, au milieu du public, autour d’un rhum. Seul Gaël Horrelou, en retrait, semble concentré. Il fait ses gammes. Il joue sans s’arrêter, dans une excitation fébrile, comparant deux saxophones altos, allant de l’un à l’autre, avec l’ardeur et la joie communicative de la découverte du Graal, de celui avec qui il va partager la scène. Déjà, son style se déploie dans ce solo et je remarque quelque chose qui me frappe, du jamais entendu : cette capacité à jouer plus vite que la musique. Ou, en tout cas, de courir après la note suivante et d’être prêt à la dépasser. Autrement dit, une osmose parfaite entre les idées musicales et leur réalisation.

Dire que je fus heureux et joyeux d’écouter ce concert serait encore trop faible. La musique du septet est un concentré de tout ce que j’aime et présente tous les ingrédients de ce qu’est, pour moi, une bonne musique : le rythme et la danse innervée, la subtilité des mélodies, l’accord entre les artistes, l’énergie et la générosité de l’instant. Et, cerise sur le gâteau, la poésie des mots et des chants (à plusieurs voix).

La musique repose sur quatre piliers rythmiques fondamentaux du maloya : le rouler (ou tambour basse), le kayamb, le pikèr et le sati tôle, rehaussés de congas, directement hérités des rythmes africains et malgaches. Irrésistible.

Vingt ans plus tôt, voyage à Saint-Pierre, La Réunion, chez un ami français installé là-bas, qui va nous présenter des musiciens de l’île pour jouer avec eux. Pas vu l’ami, occupé à divorcer. Pas sorti la guitare.

Pour revenir à la rythmique, je suis conquis par le feeling de Vincent Aly Béril, par ses mots, par la poésie du sati. J’aime la voix persuasive de Romane Deconfin et l’agilité avec laquelle elle fait valser le kayamb. J’apprécie les transports rythmiques, les balancements chaloupés de Fredo Ilata aux congas et de Guillaume Vizzutti au rouler. Une rythmique puissante que ces quatre compères, qui charrient toute la tradition réunionnaise et davantage, chacun apportant son folklore et sa touche personnelle.

Et puis il y a les mélodistes. Les trois forment un triangle respirant. Les mélodies nous capturent. Les trois entrecroisent les voix, suspendent le rythme, jouent avec lui, cassent le convenu, nous ensorcellent pour finir par nous prendre dans leur filet, à force de transe. Ils partagent, à mon sens, une même vision et la même dynamique de la musique : l’embellissement des airs originaux ou traditionnels, avec vélocité, souplesse et fantaisie débridée, l’art de faire sonner la mélodie, seul, à deux, à trois, la fréquentation du jazz et de la syncope, l’utilisation des gammes blues, jamais très éloignées du maloya. Le guitariste Nicolas Beaulieu est incisif comme peut l’être un John Scofield, avec un son teinté d’overdrive (pur délice). L’organiste Florent Gac connaît et maîtrise toutes les ficelles du groove. Quant à Gaël Horrelou (qui assure avec Vincent Aly Béril la composition de la majorité des titres), sa performance m’a scotché. Passant par tous les rouages de l’harmonie, il finit par les devancer, nous donnant le tournis et provoquant le choc de la danse.

Lancés à un rythme effréné, les sept artistes sont une vraie machine à swing, un corps vibrant qui pulse et qui nous fait nous déhancher. Les mélodistes tiennent un riff propulsant les percussions vers de folles impros. L’énergie est palpable, elle est féconde.

Vingt ans auparavant, vers Saint-Leu, festival Sakifo. Tous les artistes réunionnais sont là, et plus encore. Ça joue partout et ça joue bien. Où je me dis que l’île est fière de porter son nom — Réunion, cœur du monde —, que l’européocentrisme peut aller se rhabiller. Passage par le musée de l’esclavage à Saint-Gilles-les-Hauts. En octobre dernier, visite de l’île de Gorée, au large de Dakar. La boucle est bouclée.

Le groupe de Gaël Horrelou, ses chants, portent toutes les valeurs qui fondent la créolité et le jazz, dans la non-soumission à la domination, quelle qu’elle soit (notamment celle, ogresque, des majors ou des plates-formes numériques de la musique), et dans le manifeste des biens de haute nécessité, si cher à Édouard Glissant.

Le dernier disque, « Rouler Fitir », en fait partie.

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