Le 24 janvier 1975 — il y a plus de cinquante ans déjà, une éternité et hier à la fois — un pianiste déjà célèbre du nom de Keith Jarrett transformait, presque à son corps défendant, un concert mal engagé en un miracle. Un miracle qui a bien failli ne jamais advenir : on le sait entre autre, grâce à l’excellent film « Au rythme de Vera », qui retrace les coulisses tourmentées de cette nuit de janvier (voir la chronique de Christian Ferreboeuf).
Ce soir, c’est un théâtre romain de Fourvière aux trois-quarts plein qui retient son souffle, prêt à convoquer le fantôme du mythique « Köln Concert ». Un mythe forgé surtout par son enregistrement, capté par l’équipe de Manfred Eicher pour le label ECM — celui-là même qui allait faire de ce disque l’un des deux albums de jazz les plus vendus au monde, un disque que des générations entières ont usé jusqu’à la corde.
D’autres avant ce soir ont tenté de raviver la flamme, sans jamais vraiment y parvenir. La légende résiste-t-elle à l’invocation ? Est-ce la bonne, ce soir ?
Acte un : Maki Namekawa, pianiste japonaise au pédigrée long comme le bras, amie de Keith Jarrett, entre seule en scène, comme on entre dans un reliquaire, s’installe avec des gestes précis, minutieux devant le grand Steinway, et attaque la reprise du « Concert ». Les notes sont fidèles, presque pieuses, à peine personnalisées dans quelques accords. Mais on ne rejoue pas un miracle : le piano ne sonne pas « pareil », et si le talon aiguille de sa chaussure marque bien la mesure comme le faisait Keith, les fameux grognements gutturaux — cette respiration animale qui faisait toute la différence — manquent cruellement à l’appel. On retrouve cette musique tant et tant écoutée, tant vénérée, très légèrement différente, avec juste un souffle d’âme en moins.
Fin du premier mouvement : Maki Namekawa salue et quitte la scène, laissant le mythe en suspens.
Acte deux : Thomas Enhco entre à son tour et livre sa propre version de ce premier mouvement, sans partition, sans filet. Ici, on quitte enfin la relique pour entrer dans la communion : plus une reproduction, une véritable réinterprétation, une revisite habitée. La main gauche garde le thème en anatole comme on garde une prière, pendant que la main droite s’aventure sur des chemins nouveaux, jamais bien loin pourtant de la carte originale — une improvisation sur l’improvisation, un dialogue par-delà les décennies.
Il doit y avoir un micro, posé à même le sol de la scène. Il capte distinctement les battements du pied droit, comme dans le « vrai » concert — écho fidèle d’un rituel que l’on croyait perdu. Et plus ce mouvement avance, plus il se rapproche de l’original, plus le fantôme de Keith semble s’installer au clavier aux côtés de Thomas. La mélodie est si connue, si gravée en nous, qu’elle aimante tout, Thomas le premier, et nous avec lui. C’est précisément là que l’amateur de jazz retrouve son compte : Thomas gamberge, et nous gambergeons avec lui, transportés cinquante ans en arrière.
Acte trois : Maki Namekawa revient pour le second mouvement du « Concert », vite expédié, presque en offrande.
Acte quatre : Thomas se lance seul dans sa version « jarrettienne » de Over the Rainbow, bientôt rejoint subrepticement par Maki : les voilà à quatre mains, en communion parfaite, et le public tout entier est transporté, suspendu.
Et puis, c’est fini. Le mythe se referme comme il s’était ouvert. Au passage il nous a manqué des grands pans du « Concert ».
Il ne nous reste alors qu’à retourner écouter, encore et encore, l’enregistrement de 1975 — celui dont on connaît chaque accord, chaque souffle, chaque note, chaque bruit, chaque râle — et à tenter, une fois de plus, sans jamais y parvenir tout à fait, de comprendre pourquoi on ne s’en lasse jamais.
Les musiciens :
- Maki Namekawa & Thomas Enhco: piano
Voir aussi l’excellente notice de la Philharmonie de Paris d’avril 2026
