Ça, c’est de la carte de vœux ! Je parle bien sûr de la nouvelle programmation du Solar qui transforme illico les souhaits en réalité.
La nouvelle année y a, en effet, débuté sur les chapeaux de roues (d’hiver) avec un « Hommage à Michel Legrand ».
Aux manettes de cette déférence musicale, cinq sacrés gars sur scène. Gaël Horellou (saxophone, explorateur majeur, toujours en quête d’univers nouveaux). Claude Égéa (trompette et bugle, presque trente ans de collaboration avec Michel Legrand). Thibaud Soulas (contrebasse, trois ans à Cuba, curieux de tout). Antoine Paganotti (batteur, grand éclectisme, ancien chanteur du groupe Magma). Étienne Déconfin (pianiste, compositeur et magicien de la mélodie).
Bon, autant dire tout de suite qu’ils se connaissent bien, ayant pour la plupart oeuvré ensemble, ce qui explique sans doute leur brillant libertinage modal et leurs vaillants assauts rythmiques. Tout a commencé d’un coup. Dès la première mesure de Watch that happens, tous les parapluies se sont ouverts à Cherbourg et ça groovait dur. Le sax de Gaël Horellou, aussi décontracté que lui, a ouvert l’espace sur de larges envolées ciné, en écho à un Claude Égéa calé au poil sur une cousinade de tempos. Ça s’est poursuivi par The Summer knows , le si beau thème mélodique d’ « Un Eté 42 ». Place cette fois à la douceur, cap sur le large, tendresse coulée à même les cuivres. On est au cœur d’une extension harmonique narrative, c’est super sensuel, avec vent de liberté qui gifle, généré par le souffle d’un sax légèrement en retrait. C’est l’histoire d’un désir sonore qui, en fin de thème, va faire se lever un soleil, amour éclatant. De nouveau alors, dans cette densité atmosphérique, on a la sensation d’un vrai groupe qui s’écoute, la musique sourit. Dommage, cependant, que Claude Égéa, presque jusqu’à la fin du concert d’ailleurs, ait coincé son regard sur la partition, quelle idée !
Après cet extrait musical oscarisé, on revient en France avec La chanson des forains, extraite des « Demoiselles de Rochefort ». L’intro est typique du style de Legrand, avec un duo formidable entre Gaël Horellou et Claude Égéa, aux césures impeccables et à l’écoute au cordeau. Le piano est élégant, vif et léger. Roulez, jeunesse ! L’arrangement, très actuel mais sans trahir l’original, nous fait grimper sur des manèges qui tournent, tournent et ça balance.
Entre chaque morceau, Gaël Horellou donne quelques infos sur les titres. C’est le cas pour la chanson qui va suivre, The Windmills of your mind (Les Moulins de mon coeur, dans la BO de « L’Affaire Thomas Crown », Oscarisée en 1969). Alors là, j’avoue ma difficulté à comprendre. Au départ, la rythmique prend des allures de fanfare, ça dégaine du lourd, tout est comme « découpé », rien à voir avec la ballade qui devrait s’écouler. Quant au saxophoniste, il devient de plus en plus « physique », se courbe, s’agenouille presque, il faut croire qu’il y a une sacrée force centrifuge dans ces roues musicales ! Mais à la fin, tout se calme et le phrasé mélodique tourne en boucles, vive le bon pain.
C’est ensuite la chanson du personnage de Solange, dans « Les Demoiselles de Rochefort », un vrai moment de frénésie sympatoche. Gaël Horellou est comme halluciné, les joues gonflées par son ciel intérieur, les autres se marrent, vivent, jouent face à un public (très nombreux et en délire).
Le second set va s’avérer tout aussi intense, avec une vraie générosité, une pulse maîtrisée à bloc, de chouettes relents coltraniens, du bop et hard-bop ouverts sur d’autres délices colorées. C’est le cas, par exemple, avec I Will wait for you , extrait des « Parapluies de Cherbourg », où les pleurs de Deneuve se transforment en un arrangement festif, avec un piano au top du swing et des accords plaqués avec jubilation sur une mouvance latino. C’est un feu d’artifice ! Oui, voilà une chouette soirée et un hommage aussi contemporain qu’authentique (et zinzin) à l’un des compositeurs majeurs du XXème siècle.
À noter que ce projet, fruit d’une rencontre et d’une envie commune entre Gaël Horellopu et Claude Égéa en 2021, n’a pas donné lieu à l’édition d’un album. On peut néanmoins découvrir le dernier en date du saxophoniste, c’est « Koulèr Fitir » (« les Couleurs du futur » en créole), paru en octobre 2025.
