Zénitude printanière
En cette période guerrière où résonne et s’étend partout le bruit des colères et des canons, où le bleu du ciel se noircit de missiles et autres drones dévastateurs, je vous propose comme antidote une parenthèse de douceur avec une sélection spéciale pour entamer le printemps en restant zen. Avec trois véritables coups de foudre (inoffensifs ceux-là) pour des albums instrumentaux sublimement contemplatifs, atmosphériques et méditatifs qui élèvent l’âme, auxquels j’ajoute un franc coup de coeur pour un quatrième chanté celui-ci, tout empli lui aussi de coolitude. Que du beau, du bon, du baume qui fait du bien !
FREDERIC SOULARD «Get High» (No Format / Idol)
On connaissait et appréciait le claviériste Frédéric Soulard comme pilier des groupes Asynchrone ou Limousine, et son travail de producteur et arrangeur pour Piers Faccini, Jeanne Added ou Thomas de Pourquery. Mais l’on ignorait que ce musicien explorateur était aussi alpiniste, amoureux de haute montagne. Adoptant la démarche de tous ces «conquérants de l’inutile» qui choisissent d’affronter le danger pour souvent fuir leurs fantômes intérieurs, il a choisi de se frotter aux siens dans les mêmes conditions environnementales en s’installant à l’été 2024 dans un chalet d’altitude avec tout son matos, échappatoire pour se purifier symboliquement et faire taire son vacarme intime loin de celui du monde. Un acte libérateur et spirituel, bien en hauteur, où l’élévation est aussi celle de l’âme.
Ainsi est né ce bien nommé «Get High» qui sera dans les bacs le dix avril prochain, premier album sous son nom pour ce fan de musique ambient qui voit dans ces ambiances instrumentales contemplatives une forme de réparation mentale. A mi chemin entre les trips seventies des Floyd ou d’un Mike Oldfield, empruntant autant à Terry Riley qu’à John Hassel ou Brian Eno avec des digressions électro façon Floating Points avec Pharoah Sanders, cette ballade onirique en dix plages où Piers Faccini et François Atlas (un nom prédestiné !) apportent leurs voix cristallines chacun pour deux titres, est tout du long une ascension extatique qui atteint un sommet en matière d’ambient music méditative et de jazz contemplatif.
Tout un univers sonore où les titres sont explicites, comme Mr Edward Whymper en intro, hommage à cet aventurier britannique du XIXe siècle pionnier de l’ascension du Cervin lors d’une expédition tragique, Catherine Destivelle qui honore notre grimpeuse nationale parmi les meilleures du monde, avec des boucles de synthés planantes et une trompette répétitive qui rappelle Niels Petter Molvaer, ou encore en morceau central de l’album étendu à plus de onze minutes, La Ballade de Toni Kurz sur un accord unique de piano au long delay et tombant comme un glas, qui rend hommage à ce grand alpiniste décédé à la redescente du mythique Eiger après être resté suspendu de longs jours au bout de sa corde et qui expia à quelques mètres de ses sauveteurs. On entend par ailleurs la voix de l’illustre Reinhold Messner samplée sur Get High et scandant sa devise «we need danger».
Le Danger, titre qui justement évoque ce moment où tout peut basculer, avec un son plus tech’ indus pour faire monter la tension et rendre l’angoisse palpable.
Parmi ces plages instrumentales, on aime aussi beaucoup celles incluant les voix invitées, avec Piers Faccini dont le timbre sensuel évoque les nuées délicates qui s’accrochent aux sommets avant de s’élever sur le contemplatif et scotchant Dissary puis sur la ballade néo-folk de Ailefroide, et celle, toute nimbée de douceur, de François Atlas en apesanteur sur Cordillères, avec un texte à la poésie appropriée «Suspendu au dessus de l’absolu, encordés en Cordillères…», puis encore, passée la Great Dance où l’effort devient une sorte de danse électro à la tournerie enivrante, sur le superbe et énigmatique titre final La neige sur ton visage, évocation d’un amour renaissant, croisant mélodie scotchante et trompette évanescente, avec des notes floconneuses d’une pureté au blanc immaculé.
On ne redescendra jamais tout à fait de cette ascension vertigineuse de la terre à l’éther, où le vertical nous a totalement mis à l’horizontal. Un must !
KEPA «Soul Wash Services» (Heavenly Sweetness / Idol / L’Autre Distribution)
On reste dans le contemplatif scotchant avec le troisième et magnifique album du bayonnais Bastien Duverdier alias Képa, ancien skateur professionnel passé de sa planche aux planches des scènes où il donne désormais ses envoûtants ciné-concerts. Il faut d’abord rappeler que la reconversion de ce surdoué est un incroyable exemple de résilience qui tient du miracle. Celui qui avait commencé à jouer de la guitare à seize ans en autodidacte quand son skate-board lui en laissait le temps, s’est vu diagnostiquer une spondylarthrite ankylosante dix ans plus tard, maladie auto-immune qui depuis lui ronge le dos jours et nuits. Plus de dix ans qu’il vit avec cette douleur insupportable, une décennie de dépression et d’addiction où il ne pouvait plus rien faire, sinon jouer de la guitare comme un dernier refuge pour suspendre le temps et tenter d’oublier momentanément son corps. Et s’il n’a jamais appris la théorie, cette virginité l’a mené à découvrir par une pratique intensive le pouvoir auto-hypnotique de son instrument et, croyant au mystère de la musique, a trouvé dans l’abstrait une réponse engageante, en voyant un accord comme une couleur, une émotion, une image qui se créée instinctivement. Après le skate, ses chutes sont désormais de superbes fins d’accords sur sa guitare qui est devenue le prolongement de lui-même, et le fameux picking, cette «cueillette de doigt», son vrai langage.
Chantant sur ses deux premiers albums, il a décidé pour ce nouvel opus de ne plus utiliser ses cordes vocales mais simplement la magie percussive des cordes vitales de sa guitare. Avec ce «Soul Wash Services» solaire et inspiré, finement produit par Taylor Kirk (du groupe canadien Timber Timbre, déjà aux manettes du magnifique «Endeavours» de Joseph Martone dernièrement chroniqué, voir ici) il nous offre un road movie intime qui nettoie l’âme par un onirisme exacerbé, où la musique est image et où l’image est musique. Un voyage intérieur qui nous invite à aller moins vite, mais plus loin et plus haut, juste avec cinq cordes dont les sonorités empruntent aux quatre coins du monde, mais avec le blues comme fil conducteur, et un blues pour ne plus en avoir…
Tout est dit dès l’intro avec l’explicite Calm & Slowless et la mélodie mélancolique de sa guitare résonnante, fin tricot qui se prolonge sur Blossom Point, agrémenté de percussions jouées par Adam Schreiber, avec quelques relents de tango tel un écho d’Amérique latine. Atmosphérique comme une B.O. contemplative, Cavale est appuyé de nappes synthétiques. On aurait plutôt vu un tel titre à la place de Dream Reality Médiator qui suit et dont le rythme plus haletant nous évoque justement la cavale précitée. A l’instar du morceau d’intro, Audio Inner Interface et son delay réverbérant est empreint d’une douceur contemplative, tandis que Stereophonic Caretaker, rythmé encore par les percussions, dégage un groove plus blues-rock avec une belle circulation du son assez mystique. Les sonorités restent bluesy sur l’onirique Eco-Anxiety Limiter entre fine distorsion et nappes synthétiques, avant que nous soyons embarqués par la très belle mélodie sentimentale de Dream Enhancer et ses notes en apesanteur. Emotional Survival System vient clore ce merveilleux voyage à travers de grands espaces sonores. Une évasion spirituelle qui, à l’instar du «Get High» de Fred Soulard chroniqué plus haut, nous a élevé l’âme dans une totale plénitude. Absolument splendide !
AGATHE DI PIRO «Contemplations» (Les Enchanteurs / Nuun Music)
On n’en finit décidément jamais (et c’est tant mieux !) avec les très belles surprises, et celle-ci est double. D’une part on découvre là une pianiste virtuose qu’on ignorait jusqu’alors, et cela est d’autant plus étonnant qu’on apprend que la mystérieuse dame issue d’une famille d’artistes – mais dont on ne connaît ni l’âge ni les origines- semble être lyonnaise puisque passée par l’ENM de Villeurbanne, puis au CNSM de Lyon (où sa mère travaille), où cette artiste d’une folle élégance a décroché deux médailles d’Or avant de passer une licence de musicologie à l’université Lumière-Lyon 2. Après avoir enseigné elle même au Conservatoire lyonnais, cette passionnée de danse (elle a suivi un double cursus musique et danse dès l’âge de cinq ans !) a accompagné des ballets prestigieux, de l’école Rolland Petit au Ballet National de Marseille, du Ballet d’Europe à la Cie Preljocaj, de l’Opéra de Marseille à celui de Montpellier. Voilà pour le prestigieux C.V.
Sous l’égide de la bien nommée compagnie Les Enchanteurs, Agathe di Piro a publié à l’automne dernier ce tout premier album solo sur le label Nuun Music, dont le titre est on ne peut plus explicite « Contemplations ». Ajouté à la saisissante beauté esthétique du visuel de pochette (une photo de Samados Maitoul) tout comme les superbes dessins colorés qui illustrent le livret de l’édition de luxe qui m’est parvenue (sous forme d’un livre-BD de grand format cartonné) et signés de son ami musicien peintre et poète Walid Ben Selim, voilà un objet précieux qui ne pouvait qu’exciter notre curiosité et retenir notre attention.
De toute évidence, il faudra désormais ajouter Agathe Di Piro à la liste de toutes ces jeunes femmes compositrices et pianistes qui depuis quelques années nous charment intensément en version solo sur le créneau porteur du néo-classique et du jazz contemporain (d’Agnès Obel à Hania Rani), où l’on peut également situer côté masculin un Ludovico Einaudi.
Les onze plages qui constituent ces Contemplations généreuses -puisque l’opus atteint la rare durée de soixante-quinze minutes- sont toutes des compos originales et purement instrumentales aux titres poétiques, toutes étant inspirées de diverses poésies d’auteurs, courant d’avant J.C à nos jours. Mais pour beaucoup de la moitié du XIXe siècle, riche période, parmi lesquels bien sûr Victor Hugo dont les fameuses Contemplations (1856) donnent le titre à cet album méditatif et au lyrisme épuré, véritable éloge de la grâce à tout niveau.
Cet art à sublimer le spleen démarre par Les Oiseaux ne meurent pas, inspiré de Marceline Desbordes-Valmore (1860) où l’on pense à Hania Rani avec une mélodie au léger tourbillon avant que le thème répétitif s’accélère. Suivent deux pièces puisant chez Emily Dickinson (1830-1886), d’abord Lieu Dit-L’Eternité qui joue subtilement des silences et dévoile la patte classique de la pianiste, avec une mélodie nostalgique et pleine de grâce touchante au fil de ses dix minutes, puis Quand vient l’Aube et son romantisme délicat, avec de longues résonances des notes.
Contemplatif et évocateur, c’est encore le cas pour Floraisons d’après une poésie d’aujourd’hui de Walid Ben Selim (2021) d’une fine expressivité. Parfois de légers effets ornent le son du piano comme sur la belle mélodie chantonnante de Un autre jour viendra inspiré de Sappho (630 avant J.C) qui nous berce telle une valse lente.
Et nous étions des frissons et des voix tiré donc des Contemplations hugoliennes (1856) développe avec une certaine solennité tout son romantisme au long de ses huit minutes atmosphériques et assurément contemplatives, comme le seront encore les quatre dernières plages, La Grive et le Merle (Khalil Gibran,1923) et ses notes classiques ruisselantes, Vole dans le ciel de juillet (George Sand,1873), Soleil parmi les brumes inspiré de Frantz Liszt (1858), le Couronnement qui trouve sa source dans les Elévations de Baudelaire (1854), avant de finir dans l’Absolu, suspendu et extatique, d’après une poésie de Hildegarde Von Bingen (1163).
On l’aura compris, on tient là encore un pur bijou !
Ne reste plus qu’à souhaiter qu’un jour prochain, la sublime Agathe di Piro vienne enfin honorer d’un récital ses terres lyonnaises où tout a commencé…
JEAN-MICHEL LAMAZOU «Tradition vol.1: The Cole Porter Songbook» (Jazz Phonic Records / Inouie Distribution)
Puisque l’on est dans l’ultra- cool, après ces trois merveilleux albums essentiellement instrumentaux, c’est le moment d’y rajouter, puisqu’il paraît ce vingt mars prochain, celui de Jean-Michel Lamazou qui, lui aussi, est une très belle découverte bien que le monsieur ne semble pas tombé de la dernière pluie. Là encore, on croyait connaître à peu près l’ensemble des chanteurs de jazz de la place, et pourtant il faut bien avouer qu’à ce jour on ignorait ce dernier. Un grand tort, si l’on se fie à cet opus dédié à la mémoire de Cole Porter, incontournable figure de la musique populaire américaine de la première partie du XXe siècle qui nous a laissé une oeuvre considérable, des ses comédies musicales qui ont illuminé Broadway à une flopée de chanson jazz inscrites désormais au meilleur des standards du genre.
Originaire d’Aix-en-Provence avant de s’installer à Paris (comme l’avait fait bien avant lui le play-boy bisexuel Cole Porter..) où il a d’ailleurs créé en 2022 sa propre maison de production (avec trois labels dédiés) et d’édition, Jean-Michel Lamazou chante depuis l’adolescence et son parcours reflète une passion constante pour le jazz vocal. Influencé par des références courant de Chet Baker à Billie Holiday en passant, plus près de nous, par Diana Krall, ce crooner au superbe timbre, parfait vocaliste dont la voix douce et feutrée dégage une évidente suavité, est allé à Nashville pour enregistrer, sous la direction du producteur Bryan Clark et avec un quintet de pointures américaines, les dix titres retenus pour ce répertoire enchanteur. Et que chacun d’entre nous reconnaîtra aisément, tous marqués d’une sonorité soyeuse et joliment sophistiquée, et formant un élégant écrin tout en délicatesse.
Car ça sonne brillamment dès l’incontournable Night & Day en ouverture qui nous révèle la voix charmeuse du bonhomme sur le swing feutré conduit par le pianiste Mike Rojas. Au style middle-jazz s’ajoute chez Porter une appétence pour la bossa nova, comme cette reprise de I’ve got you under my skin avec la fine guitare de Marco Campo et un chorus de Brian Allen dont la contrebasse va résonner pour introduire What is this thing called Love sur le balayage de Wes Little à la batterie, et où va se déposer le sax de Chris West.
Suivent deux douces ballades, inévitables chansons d’amour, d’abord But not for Me avec une guitare dont le son rappelle un George Benson, puis Easy to Love, tandis que You’d be so nice to come Home to, où sax, guitare et piano prennent chacun la main à tour de rôle, nous fera penser à certaines compos de Donald Fagen.
La bossa revient pour le plus long Just one of those thing avec un swing enlevé qu’on retrouve sur un autre grand standard, le bien nommé C’est Magnifique qui donne envie de danser. Passée la ballade toute en légèreté de Let’s do It, cette très séduisante promenade dans l’univers de Porter s’achève avec un Every time to say Goobye de rigueur.
C’est magnifique, c’est sûr, et Cole so cool, tout aussi assurément.
