19/04/2026 – Troisième édition du prix David Ostromooukhov au Solar

Il y a, en Europe et ailleurs, des événements spécifiques pour mettre en lumière les contrebassistes de jazz. Mais le prix David Ostromooukhov est le seul qui existe sur le territoire français. Sa genèse est due à un drame. Le jeune David, né en 1987 à Paris, multi-instrumentiste et surtout passionné de contrebasse, est décédé d’une maladie incurable à 23 ans. Ses proches ont décidé qu’il aurait toujours cet âge-là et c’est pourquoi ils ont créé, en 2019, l’association Les Nouveaux Fabulistes, en référence aux Fabulistes, l’un des groupes de David. Dans la foulée, ils ont lancé un concours pensé « non pas pour commémorer sa perte mais pour rendre son souvenir vivant et créatif ».

C’est dans ce cadre que le Solar accueillait dimanche la finale de la troisième édition de cet événement biennal. Trois groupes étaient en lice, après une présélection d’une petite dizaine de candidats, sous la houlette bienveillante mais l’oreille avertie de Chris Jennings, président du jury*. Trois groupes qui étaient emmenés par des leaders contrebassistes du meilleur acabit. Autant le dire tout de suite, c’est d’abord un certain étonnement qui a primé. Je pensais qu’une certaine émergence allait de soi, de façon à éclairer des artistes encore dans l’ombre. Or, les trois combos retenus, tous basés dans la capitale, sont déjà professionnels et nombre des musiciens ont un CV exemplaire, se produisant sur de grandes scènes ou ayant déjà publié des albums. D’autre part, sur le papier, les projets présentés semblaient fort inégaux. D’où ma question posée à Sylvie Fresco, maman de David et présidente de l’association: «Comment juger des projets aussi différents, emmenés par des artistes aux parcours aussi divers? ». D’où sa réponse: « Le seul critère est d’avoir moins de trente ans. Et rien n’est gagné d’avance, ce n’est pas forcément une question d’âge. Par exemple, lors de la dernière édition, c’est le jeune Simon Torunczyk, âgé de 22 ans, qui a remporté le prix ». Dont acte. Par ailleurs, Chris Jennings avait peaufiné un ensemble de dix critères précis pour que les membres du jury puissent résoudre au mieux cette quadrature du cercle. Dont acte deux. Il est vrai que tout ce petit monde (directeur de festival, programmateurs, artistes…) n’avait pas forcément le même esprit de géométrie. Une large place s’ouvrait donc aux possibles, en une demi-heure de temps pour chacun et le même morceau imposé: Visa, de Charlie Parker.

C’est donc parti pour faire sa fête à la basse avec, pour débuter, Jules Billé et son Trio Vivant. On entre ici dans un univers où coule de la matière, adagio. La douceur prime et le doigté particulièrement sensible du contrebassiste se nourrit d’effluves boisées. Ici, un castor, là de la neige, un loir, une marmotte ou une chouette. Les mots d’Anne Sylvestre se mêlent aux chants composés par la jeune Juliette Delas, le piano de Yorick Geiller attrape au vol un groove qui plane entre ciel et terre. Cette célébration du vivant sous toutes ses formes est engagée et sincère, à la fois impressionniste et fraîche, avec en prime un super son de la contrebasse. On est bien, dans cette vallée musicale qui sonne vrai et nuancé, même si les qualités vocales de Juliette sont évidemment perfectibles.

C’est un autre trio, emmené par Solène Cairoli, qui prend la suite. A ses côtés, le pianiste Levi Harvey et le batteur Jesùs Vega. On entre aussitôt en rythme (s). Tout sonne pro, bien rôdé, dans ce jazz moderne épris d’influences diverses. Les phrasés sont impec, les tmèses se mesurent au poil et l’osmose créé des dialogues inspirés. Quant à la reprise de Visa, c’est une chouette version avec, notamment, un piano qui envoie de belles cadences et une basse qui sait s’épancher. Ça roule donc chouette mais sur des routes aux paysages pas très virginaux.

Le concours se termine avec le CD Quartet de Cyril Drapé. Tous des « stars ». Tiens, ça fait longtemps que, pour ma part, je n’avais pas entendu de vibraphone. C’est fait avec Alexis Valet, la formation se complétant par le saxophoniste Victor Maisonneuve et la batteuse Ananda Brandão. De nouveau et d’emblée, on sent la maîtrise. Le bon feeling du contrebassiste marbre l’espace de fils sonores colorés, générant des atmosphères parfois éthérées, parfois voyageuses, toujours calées sur de vaillants tempos. On sent à la fois des influences du grand monde et d’un autre, invisible et petit. L’espace est ainsi bien nourri et le sax très cool. Dommage que la basse se fasse prendre l’air par une batterie un peu trop en démonstration… Dommage que, là aussi, la proposition manque d’inédite gouaille…

Après une très longue délibération, c’est ce dernier groupe qui remporte le prix du jury (Jazz sur les places à Lyon, le 38riv jazz à Paris et Jazz à Vienne). Jules Billé et son trio sont lauréats d’une résidence de travail avec concert final à la Baie des Singes de Cournon d’Auvergne. Pour Solène Cairoli, c’est une tournée de concerts qui s’annonce (au Solar de Saint- Etienne, au Jazz club Savoie de Chambéry et au Jazz club de Grenoble).

Laissons le dernier mot à Matis Regnault, l’un des lauréats de l’édition 2024: « Tous ces groupes n’existeraient pas sans ce concours, on n’a pas le temps de les faire sinon. De plus, tout cela tient sur une poignée de bénévoles qui y travaillent toute l’année, ils galèrent et ont besoin de soutien ». Le jeune contrebassiste sait de quoi il parle. En juin 2025, il a publié « Premier printemps », le premier album de son quartet Menuala, grâce à leur résidence à la Baie des Singes. Acte trois.

 

 

 

*Membres du jury: Guillaume Anger, directeur artistique de Jazz à Vienne, Pascal Buensoz, secrétaire général de Jazz(s)RA, Louise Knobil, contrebassiste, Sarah Murcia, contrebassiste, Marion Rim, co-présidente de Gazage Jazz, Claire Rouet, coordinatrice et programmatrice de la Baie des Singes, Elsa Viguier, programmatrice du 38Riv.

Trio Vivant de Jules Billé

Solaine Cairoli Trio

CD Quartet, Cyril Drapé

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