Des îles et des ailes
Le soleil de l’été commence à pointer son nez et nous donne des envies de voyager, ne serait-ce qu’au son des musiques du monde. Cela tombe bien puisque diverses parutions nous y invitent, avec cette première sélection d’albums afro-créoles à écouter comme à danser, tous proposés par des artistes français que nous apprécions particulièrement et qui, en creusant dans leurs racines originelles, nous entraînent de la Guadeloupe à la Martinique en passant par l’Afrique de l’Ouest.
ABRAHAM RÉUNION « Jaden an nou » (Aztec Musique)
On connaît la benjamine Clélya, pianiste virtuose, et la cadette Cynthia, chanteuse-percussionniste hors pair, mais il y a aussi l’aîné Zach, solide contrebassiste dans cette fratrie issue de parents musiciens guadeloupéens et qui, depuis 2020, forme la team familiale Abraham Réunion. Précocement initiés aux musiques de leurs origines, bien que tous nés en métropole, ces enfants prodiges, qui avaient déjà entamé le sillon dans un premier album éponyme, se sont depuis pleinement émancipés et font aujourd’hui germer ces graines semées dans « Jaden an nou » (notre jardin), un nouvel opus splendide où ces jeunes artistes, désormais bien assis, labourent plus profondément leur filiation héréditaire. Ils y questionnent leur identité, confrontant chacun ses doutes intérieurs pour chercher ensemble à connecter le tout par l’image symbolique d’un jardin commun à cultiver. Au carrefour des cultures caribéennes, du vocal-jazz et du jazz contemporain, mâtiné des impressionnistes classiques comme Debussy ou Ravel sous le doigté expert de la pianiste, leur musique, toute empreinte d’un merveilleux travail rythmique et harmonique, se traduit par des compositions profondément ancrées dans la tradition afro, et qui font aussi fusionner l’héritage poétique de grands noms référentiels comme Aimé Césaire, Fanon, Maryse Condé ou Danyel Waro. Dans cette traversée intime affrontant leurs tempêtes intérieures au son du gwoka guadeloupéen, du maloya réunionnais, des tambours brésiliens et de l’afro-jazz américain, la jeune fratrie créole que nous avions vue en live avec Arnaud Dolmen (voir ici) s’entoure, pour cette nouvelle aventure, de deux batteurs-percussionnistes lyonnais, le Brésilien Zaza Désiderio et le Réunionnais Japhet Boristhene, qui se partagent les titres de cet opus lumineux et dégageant une énergie solaire où persévérance, optimisme et joie de vivre rayonnent d’une intensité qui, en ces temps assombris de doute, procure un bien fou.
Êtes-vous prêts (Zot paré) au lâcher-prise nous demande d’emblée Cynthia introduisant le Carnaval où sifflets et percussions nous invitent à entrer dans cette festive batucada où il est impossible de ne pas danser, sourire aux lèvres, sur ce titre au montage vocal d’une grande pureté. Pour la longue Traversée qui suit, c’est le piano alerte de Clélya qu’on retrouve, bien dans l’esprit de ses deux albums perso (La Source, puis Atacama) sur cette superbe compo à l’onirisme méditatif où résonnent les mots créoles.
Tout en tendresse et légèreté, l’Hymne composé par Zach est un hommage à Haïti, dans une douceur dont le vaporeux Plim fait particulièrement l’éloge et où il fait chanter sa contrebasse.
Padjenbèl Skizofrénia qui évoque ce rythme à trois temps est plus free, proche du jazz-rock magmaïen des seventies avec une rythmique carrée et précise. Viennent alors des titres plus engagés, d’abord Ma Colonne, un conte narré-chanté dans l’esprit d’une Ellinoa où les mots sont forts (« J’ai trouvé mon équilibre, j’ai décolonisé mon esprit éveillé, trouvé ma colonne, je chante donc je suis… »), avant deux autres du poète militant Daniel Waro en feat., Nailé chanté en maloya, puis la reprise de Batarsité-Jardin Poème, morceau emblématique sur la créolité que cette grande figure réunionnaise a écrit en 1987. On est là dans une vocalchimie façon Minvielle mais dans un slam à la mode créole.
Passé Pas chéché pli lwen (ne cherche pas plus loin), encore un bel exercice de vocal-jazz qui évoque la beauté de la simplicité, le titre éponyme Jaden an nou (notre jardin) joué sur le rythme gwoka binaire du « léwoz », nous appelle à prendre soin de nous et de la nature qui nous est commune. Avant de boucler la boucle de ce magnifique et ardent album qui s’était ouvert avec le Carnaval, par Jour de Fête, longue compo (plus de sept minutes) de Clélya, dynamique et festive, célébrant la joie de vivre en sortant de l’ombre pour un retour à la lumière du plein soleil. Une radieuse conclusion après une heure de voyage à travers leurs jardins intérieurs, et qui nous invite à réenchanter avec sérénité les fluctuations du monde. Bénéfique !
KRISTOF NÉGRIT « État d’âme » (K Ribean / Inouïe Distribution)
On retrouve Zacharie Abraham et sa contrebasse sur le premier album en leader du batteur Kristof Négrit, encore un grand rythmicien venu de nos Antilles françaises, bien qu’il soit sans doute moins connu que ses incontournables homologues Jean-Phi Fanfan, Sony Troupé ou Arnaud Dolmen. Né et ayant grandi en Guadeloupe, lui aussi dans une grande famille de musiciens, avant de venir décrocher une médaille d’or au Conservatoire de jazz de Tourcoing puis de se poser à Paris, il ne pouvait qu’avoir le rythme dans la peau après avoir débuté les percussions dès l’âge de six ans et la batterie à onze, moment très fort qu’il évoque comme « la rencontre avec sa partenaire de vie ». Biberonné au konpa d’Haïti et au zouk antillais, imprégné des pulsations des tambours, ce maestro des baguettes revendique fièrement la tradition des musiques caribéennes qu’il mélangera vite au jazz, au funk et à la world music (afrobeat, gwoka, zouk…). Après avoir multiplié les collaborations avec de nombreuses figures du genre, il était temps pour lui de proposer son propre carnet de voyage pour traduire les moments-clés de sa vie, ses états d’âme, où chaque morceau s’inspire d’une émotion, d’un ressenti, qu’il soit empreint de nostalgie ou de joie. Et pour donner vie à ses compositions, qui sont le miroir de son parcours de vie, il s’est entouré de plusieurs collaborateurs co-compositeurs ou arrangeurs comme Xavier Belin, Rudy Boa ou Sylvain Ransy.
Si le titre éponyme en ouverture a été écrit avec Xavier Belin, c’est Julian Caetano que l’on entend au piano, avec le sax ténor feutré d’Illyes Ferfera, pour porter la mélodie simple et aérienne de ce titre rythmé par la contrebasse claquante de Zach. Un sax qui chantera pour un long solo sur Pani on sèle Chimen, composé avec Rudy Boa et qui groove sur un rythme syncopé avec un vif drumming qui pourra rappeler l’époque de Return to Forever avec Chick Corea. Inspiré par la plage de son enfance guadeloupéenne, Yéla ! Bwa Jolan est emmené par la ligne de contrebasse bien timbrée, avec toujours une belle mélodie au saxo et un tempo très soutenu par la batterie et les congas, proche du jazz-rock.
Passé My First, où le piano s’inscrit nettement plus dans l’esprit du jazz contemporain, un bref interlude fait entendre, en spoken word, un texte créole écrit et récité par Fred Louisor, avant de déboucher sur Dézékilib, qui mêle les mêmes ingrédients que sur État d’âme. Mès’, qui suit, nous entraîne dans sa spirale ascensionnelle avec un piano là encore bien appuyé, d’intenses percussions et un sax répétitif entêtant, avant de conclure par une courte compo dédiée à sa fille, Lorsque Loïse s’endormira, ourlée des vocaux enjoués de Marie-Céline Hanquez.
Voilà un premier album particulièrement réussi, et une très séduisante découverte.
DAVID WALTERS « Ti Love » (Heavenly Sweetness / Idol / L’Autre Distribution)
De la Guadeloupe à la Martinique, il n’y a qu’un pas, et l’on y retrouve le globe-trotteur David Walters, habitué de nos colonnes à chacune de ses régulières parutions. Deux ans après son irrésistible Soul Tropical, qui fut en très bonne place dans mon Best-Of, difficile de faire mieux, ce qui n’enlève rien à l’attrait de ce nouvel opus que le chanteur et multi-instrumentiste est allé mettre en boîte dans son home-studio de Fort-de-France. Un album rempli de vie alors que l’artiste, revenu pour disperser les cendres de sa mère disparue, y raconte, entre les rythmes mais avec une grande douceur, l’acceptation de la perte et la résilience. Comme toujours, pour ce Ti Love qui, en créole, évoque le coup de main, l’amour et la générosité, il s’est entouré de nombreux contributeurs durant trois années de travail toujours placées sous la judicieuse direction artistique de Guts, avec les productions de jeunes complices comme Neeweed, Izem, Art of Tones, Blundetto ou l’Allemand Bluestaeb, et quelques invités en feat. tels que la diva malienne Fatoumata Diawara, le pape du blue-funk Kéziah Jones ou le conteur au tambour bèlè martiniquais Philo. Et comme d’habitude, il y a de quoi se régaler de rythmes dansants tout au long de ces onze nouveaux titres entre afro-funk, afro-disco, shatta, reggae et afro-rock.
Le titre éponyme ouvre l’album par un beau duo de voix accrocheur avec Fatoumata, croisant la douceur de la guitare au tempo donné par la caisse claire. Le rythme se poursuit, saccadé et répétitif, sur Lajan, qui mêle chant créole en chœurs, flûte et percussions. La température monte encore et l’on restera sur le dance-floor pour le tubesque Santi Ko’w, joyeux et entraînant. Plus chaloupé, avec une voix douce sur fond d’orgue, Voodoo Love concocté avec Blundetto est un reggae qui rend hommage à Studio One, avant que Kéziah Jones nous fasse groover sur Kité Koulé, produit par Bluestaeb qui reviendra mettre sa patte sur l’excellent disco-funk Mr Maraboo.
Pas le temps de souffler, c’est encore du disco-funk cuivré qui nous embarque sur le tempo funny de Vini Jwen Mwen.
Passé le très speed Radio Bam Bam, qui nous séduit un peu moins par sa frénésie de riffs et de percussions « bam bam », c’est le tout jeune producteur Neeweed, que David a rencontré au festival Martinique Jazz, qui signe Tchembé Ko’w, dans lequel on peut entendre du shatta (sous-genre du dancehall apparu sur l’île il y a une dizaine d’années), avant une échappée kompa (une musique de danse populaire d’origine haïtienne, inspirée du méringué mais plus rapide).
Enfin, après tous ces nombreux titres sans répit dont certains vont assurément agrémenter la playlist de nos chaudes soirées d’été, il faut attendre les deux dernières plages pour voir poindre une accalmie, deux titres pleinement dévolus à sa maman d’amour à laquelle il dit au revoir. D’abord sur le long Ti Siren avec la voix du conteur Philo et son tambour bèlè martiniquais, puis au final la jolie ballade Bon voyage, douce et touchante poésie dont la ritournelle agrémentée de chœurs vous reste en mémoire, comme celle à qui elle est destinée.
IREKE « Ayô Dele » (Underdog Records / Bigwax)
En yoruba, Ayô Dele signifie « la joie vient à moi ». Et l’on peut dire que c’est bien ce qui s’est produit à l’écoute de ce deuxième album d’Ireke (la canne à sucre), qui sera, à n’en pas douter et même si l’on n’est qu’en milieu d’année, l’un des meilleurs disques d’afro-groove de 2026. Car la musique des deux beatmakers multi-instrumentistes Julien Gervaix (sax alto, basse, piano et machines) et Damien Tesson (guitares, basse, claviers) est une hybridation totalement irrésistible d’afrobeat, de dub, de funk, de reggae roots et d’electro, bref, tout ce qui parle le mieux au corps pour vibrer et danser dans la joie. Avec ce nouveau chapitre, le duo entend faire respirer les voix féminines et singulières qui les accompagnent généreusement dans un souffle partagé, entre traditions réinventées et textures très actuelles.
Pour la langue mémorielle, la chanteuse-rappeuse et percussionniste bénino-nigériane Nayel Hoxo porte le précieux héritage de son père Adolphe Yelouassi, figure de la salsa béninoise. Voix de lumière, révélée avec le Bénin International Musical (BIM), c’est en yoruba qu’elle impose ici son flow puisant et habité. Pour la voix claire, intime et sensible, on retrouve Agnès Hélène (également au bugle), remarquée notamment sur Tropikadelic avec l’hymne solaire Petit à Petit. Deux voix qui se partagent neuf titres, tandis qu’un dixième convoque celle d’Olivya, que l’on apprécie déjà dans le groupe de chez nous Dowdelin, invitée à chanter en créole martiniquais et à faire rayonner sa soul au groove feutré.
Une dream team qui, durant trente-sept minutes, nous visse au dance-floor sans aucun temps mort. Avec Agnès Hélène, on groove dès l’intro sur l’electro-funky Tout est bizarre, chanté en français, comme plus loin sur l’afro-créole Laissez-Passer. Une chanteuse qui nous entraîne avec le même allant sur le plus latino Soy Dos, comme encore sur En synchro avec la fine guitare de Damien, puis sur le titre final L’or et le sang avec sa rythmique qui nous rappelle l’ambiance du Super Mojo de Pat Kalla. Avec Nayel Hoxo, dont le chant afro mêle rap et hip-hop, on se trémousse tout autant sans que jamais la cadence ne retombe. D’abord sur Abanije, puis sur les deux grosses pépites que sont Ta Logbe Jongo, avec ses cuivres afrobeat et où sa voix peut faire penser à Angélique Kidjo, et sur le bien nommé Soulshine et son groove hyper funky où, entre les percussions et les cuivres, on est drivé par la ligne de basse invitée d’Hervé Godard, avant le tout aussi excellent afro-groove d’Aïshododo. Quant à Olivya (qu’on avait par ailleurs adorée sur un autre featuring, son magnifique duo avec Pat Kalla sur Rêve Danser), c’est une autre pépite qu’elle nous propose avec Viv Li, titre afro-créole qui lorgne plus vers la neo-soul d’une Erykah Badu, et où l’on se délecte d’un beau solo de sax posé par Julien Gervaix.
De bout en bout, voilà un album des plus accrocheurs, et l’on ne se lassera pas de sitôt de ce répertoire solaire et frais, ultra funny comme on aime, qui va assurément squatter notre playlist pour tout l’été qui vient. Incontournable !
