Sélection « spéciale guitaristes »

Sélection « spéciale guitaristes »

Ça matche en quatre « manches »

Belle actu guitaristique avec ces quatre albums coups-de-cœur dans quatre registres fort différents. D’abord le local de l’étape Jason Del Campo pour un petit bijou en solo qui propulse la guitare classique dans une sphère nouvelle, entre néo-classique et post-minimalisme atmosphérique. Puis, au rayon du groove, le sérieux retour d’un incontournable des eighties avec Kamil Rustam, exilé en Californie, et qui, entouré du gratin de là-bas et d’ici, ressuscite le meilleur de la soul-funk américaine. On est également totalement charmé par le premier album en leader d’Antoine Laudière, qui confirme avec son superbe quartet ses qualités de compositeur de jazz et de mélodiste très inspiré. Et en matière de mélodies, c’est aussi un plaisir d’entendre en duo le vibraphoniste Franck Tortiller, intimement associé à l’élégant guitariste Misja Fitzgerald Michel, dans une alliance sonore rare pour revisiter celles du légendaire maître du folk des années 60-70, David Crosby.

JASON DEL CAMPO — « Atlas » (Autoprod. / The Orchard)

S’il était sorti au printemps, voilà un album qui aurait eu toute sa place dans ma sélection spéciale « zen », au même titre que celui, également en solo, de son homologue Kepa (voir ici). Mais il ne paraît que ce 19 juin et nous avions hâte de l’honorer, tant on tient là un petit bijou. Certains par chez nous connaissent sans doute déjà Jason Del Campo, guitariste d’origine espagnole, né à Saint-Étienne et passé par l’ENM de Villeurbanne avant d’intégrer le Conservatoire de Lyon. Compositeur pour le cinéma (Atlantic Bar), la danse et le théâtre, ce fils d’artisans a d’abord publié en 2024, et en deux volumes, « Clavel Blanco » (l’œillet blanc), où il rendait hommage à ses racines ibériques et notamment à sa grand-mère, avant de nous éblouir aujourd’hui avec cet « Atlas », autoproduit, où le garçon propulse la guitare classique dans une sphère nouvelle, au croisement du néo-classique et du post-minimalisme, entre Debussy, Nils Frahm et Steve Reich.

Une forme de road-trip ponctué par douze pièces instrumentales, toutes en effleurements émotionnels, textures naturelles et arpèges d’une infinie délicatesse. Explorateur de sons qu’il sculpte patiemment, attentif au bruissement de la matière et au grain, il donne à entendre le doigt glissant sur le bois, l’ongle caressant la corde, le frottement du corps sur la caisse de résonance, dans un rapport charnel avec l’instrument, dont il fait jaillir l’émotion de manière la plus épurée possible.

Un art personnel et singulier d’aborder la guitare, qui apparaît dès l’ouverture avec Barcelona 24/7 et ses vagues d’arpèges successives, progressant avec ses pizzicati tel un prélude baroque, de l’intime à l’épique.

Enchaînés dans un même mouvement, suivent Paseo, puis Wavin’ et ses envolées plus fougueuses qui ouvrent l’espace en unissant les cordes du dobro trafiqué avec des cordes en nylon. Dans une conception très cinématographique, il utilise un archet pour le contemplatif Cuervos, où se superposent des nappes acoustiques. Très atmosphériques suivent d’abord le titre éponyme Atlas, où son instrument est volontairement accordé comme une guitare baryton (avec la corde de mi abaissée en si), qui donne une ampleur majestueuse au registre grave du manche, puis Sombra, tout en clairs-obscurs, d’une bourrasque d’arpèges fulgurants jusqu’à l’apaisement, à image des cheminements intérieurs d’un musicien qui gère finement sa dramaturgie narrative en passant de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

Avec Poe, en forme de mantra consolant par son motif répété et presque chamanique, il révèle l’aspect quasi médicinal d’une compo invitant à garder foi en notre capacité d’écoute de l’autre. Une douce attention que l’on retrouve encore dans Madre, puis dans l’explicite Take Care, Ok!, adressé à sa mère, un souci balayé au final par la quiétude d’Olvida, compo contemplative et nimbée de sérénité qui parachève ce subtil voyage sonore entre musiques savantes et populaires. Magnifique !

 

KAMIL RUSTAM — « Listen Up! » (Can U Feel It Records / Oregon)

Les moins de quarante ans ne connaissent peut-être pas Kamil Rustam, mais quel plaisir de retrouver enfin ce super guitariste et arrangeur d’exception, qui a marqué notre jeunesse en étant incontournable dans les années 80-90 aux côtés de toutes les stars de la chanson française, mais aussi d’ailleurs, et dont la liste tiendrait du bottin, mais parmi laquelle on peut retenir notamment Michel Jonasz, époque « Uni vers l’Uni », aux côtés de Manu Katché et Jean-Yves d’Angelo (déjà eux…) — fidèles avec lesquels il formait le groupe Préface.

Il est ensuite longtemps sorti des radars nationaux (hormis pour venir sur les lives de The Voice en 2021) en s’exilant en 1996 à Los Angeles, où, depuis trois décennies, il s’est immergé dans le creuset des musiques gospel, funk et soul américaine. Il aura fallu attendre 2017 pour que paraisse son premier album sous son nom (« Cosmopolitain »), enregistré dans les légendaires studios Sunset Sound à Hollywood, et donc encore dix ans de plus pour ce « Listen Up! » qui vient aujourd’hui nous régaler de huit titres (dont une reprise du mega-hit d’Al Green, Let’s Stay Together), marquant un retour aux sources en célébrant la fameuse soul-funk des seventies et son groove intemporel.

Évidemment, ce nouveau chapitre convoque une dream-team de collaborateurs de longue date, un casting transatlantique de pointures premium, dont des Ricains qui ont façonné le son de légendes comme Stevie Wonder, d’Angelo, John Mayer ou Joe Bonamassa, pour un album qui, pour la première fois, place majoritairement la voix au centre de la démarche, avec là encore quelques invités exceptionnels.

Comme dès l’intro avec Wanna Dance, où l’on retrouve au chant le génial Billy Valentine pour cette soul-funk cuivrée et swinguante, portée par la ligne de basse du mythique Pino Palladino, à grands renforts de Hammond B3, Clavinet et autre Wurlitzer, tandis que la guitare lâche un chorus plus bluesy.

Pour Summer Highways, totalement funk seventies avec le Clavinet joué par Arnaud Dunoyer (de Segonzac) — un autre Français qui a connu ses heures de gloire, exilé lui aussi en Californie, et que l’on est également heureux de retrouver ici —, c’est Amy Keys qui est en lead vocal, accompagnée des chœurs sensuels de Lamont Van Hook, tandis que le bassiste de Nashville Antoine Katz (Leon Bridges, Roosevelt, Harry Belafonte…) fait groover le tout, comme encore sur We Were Family, qui suit avec cette fois Arnold McCuller au chant. Toujours de la soul-funk cuivrée façon Earth, Wind & Fire, mais offrant un solo de guitare résolument plus rock.

Warped Memories est quant à lui un titre purement instrumental et au groove plus nonchalant, telle une ballade west-coast, avec la grande Patrice Rushen au Fender Rhodes, à nouveau porté par la ligne de basse de Palladino sur un drumming de Lemar Carter. Un morceau où la guitare, comme les cuivres (Michael B. Nelson au trombone, Kenni Holmen au sax et Steve Strand à la trompette), sonnent particulièrement jazzy.

Beau casting toujours pour la très séduisante reprise du hit éternel Let’s Stay Together, chantée ici par le merveilleux Eddie Brown, également au piano et au B3, accompagné par les chœurs de Kudisan Kai, avec une rythmique cette fois purement française, et que l’on va d’ailleurs entendre pour les quatre derniers titres, mêlant les grosses pointures Laurent Vernerey (basse) et Nicolas Viccaro (batterie).

Comme pour Custom Made, où Kudisan Kai chante là en lead d’une voix haut perchée sur cette compo très eighties, croisant wah-wah et vocoder, puis sur Peaceful Place, slow R&B très classique avec ses chœurs blue-gospel, enfin sur l’instrumental final Relentless Passing of Time, en quintet pur sans chant ni cuivres, mais avec Arnaud Dunoyer au Rhodes en plus d’Eddy Brown, qui signe une belle envolée jazzy au piano acoustique. Un dernier titre à la mélodie assez lyrique, et où l’on apprécie à la fois la patte jazz-rock évanescente de la guitare, la basse bien timbrée de Vernerey et le drumming véloce de Viccaro, ce qui tient pour chacun du pléonasme.

Alors bien sûr, rien de novateur ou révolutionnaire dans tout ça, mais un excellent disque quand même, immanquable pour tous ceux qui ont une certaine nostalgie du son et du groove des années 70-80 en matière de soul funky bien carrée, à fortiori quand elle est offerte par le gratin des musicos.

Cela tombe très bien, puisque nous en sommes !

 

ANTOINE LAUDIÈRE — « Rêveries » (Oleo Music / Inouie Distribution)

On avait découvert le guitariste Antoine Laudière il y a deux ans, à travers l’album « Witchcraft » du sextet de jazz vocal Shades (voir ici), dont il assure la direction musicale et les arrangements fort réussis. Après le swing orchestral de ce répertoire dévolu aux comédies musicales américaines des années 40-50, c’est dans un tout autre registre que l’on retrouve aujourd’hui ce fin compositeur, avec la parution de son tout premier album en leader, qui nous dévoile, porté par un superbe quartet, l’étendue de son talent et la qualité de son écriture personnelle.

Un travail de précision, fluide et cohérent, pensé comme une narration instrumentale proche de la chanson, où le jeu collectif est avant tout centré sur la mélodie. Loin de ces guitaristes de jazz contemporain égocentrés, qui souvent nous agacent par leur hermétisme et l’esbroufe de leurs moulinets disgracieux, voilà un musicien qui n’est jamais dans le démonstratif nombriliste et qui, aux kilos de notes, privilégie la respiration, la clarté des nuances et des timbres, dans une grande cohérence. Avec les neuf compos originales de ces bien nommées « Rêveries », explorant en permanence des contrastes sonores d’une grande diversité, on est séduit de bout en bout, sans jamais qu’une proposition ne vienne entacher la délicatesse du propos.

Dès Esperenza en ouverture, on aime beaucoup la belle sonorité de chacun des instrumentistes et la douceur qui émane des mélodies. Que l’on soit dans la coolitude des ballades (Canoé Café, Réveil en forêt), ou dans un tempo plus syncopé et groovy (Qui peut le plus, avec le drumming haletant de Gabriel Westphal), dans un registre bluesy comme cette Chambre 102 au final plus rock avec une envolée de guitare très aérienne, blue-jazz (All Blues) ou purement jazz comme sur F is the Right Key, où l’on pourra penser à un Bireli Lagrène, chacun des titres nous touche par l’élégance du propos.

Et si l’on connaissait déjà, par la diversité de ses contributions, la solidité d’Arthur Henn et la rondeur affirmée de sa contrebasse, c’est un bonheur d’entendre ici la pleine révélation d’Illyes Ferfera au sax (que l’on a découvert tout récemment dans l’album du batteur créole Kristof Negrit, (voir ici), notamment par son souffle feutré sur Monsieur Lad !, sa finesse mélodique appliquée sur F is the Right Key, ou encore la couleur « Dibanguesque » qu’il instille à Zumo y pina.

Un album coup-de-cœur à découvrir sans retenue !

 

FRANCK TORTILLER & MISJA FITZGERALD MICHEL — « The Open Chords of David Crosby » (Label MCO / Socadisc)

Si l’on ne présente plus le vibraphoniste Franck Tortiller, figure éminente du jazz français, auteur prolifique et audacieux d’une vaste discographie, on peut rappeler qu’il est un adepte des relectures surprenantes et inattendues, le plus souvent en grande formation, comme il l’a déjà fait notamment autour de gloires seventies comme Zappa, Led Zeppelin ou Janis Joplin.

On connaît sans doute moins le discret guitariste Misja Fitzgerald Michel, musicien français né aux Pays-Bas, passé par le CNSM de Paris avant de poursuivre à la New School de New-York, où il a ensuite œuvré aux côtés de Ravi Coltrane ou de Meshell Ndégéocello, mais aussi chez nous avec Hugh Coltman pour le répertoire Nat King Cole. Tortiller, lui, le connaît bien depuis longtemps, et partage les mêmes goûts musicaux avec ce guitariste qui a de son côté déjà rendu un bel hommage à Nike Drake.

D’où l’association que ces deux compères nous offrent aujourd’hui autour d’un autre maître du folk des années 60-70, le chanteur et guitariste californien David Crosby, décédé en 2023, et qui rayonna mondialement d’abord avec les Byrds, puis bien sûr au sein des légendaires Crosby, Stills, Nash & Young.

En neuf titres, parmi lesquels une belle reprise de Judy Blue Eyes que Stills composa en l’honneur de la chanteuse Judy Collins et que MFM jazzifie ici, et deux compos originales de Tortiller inspirées de l’univers typique de Crosby (d’abord Look to the Spark, où la guitare de MFM nous fait surtout penser à Neil Young, puis le plus court She Says en final), les deux protagonistes partagent un certain lyrisme dans ce subtil et intime dialogue instrumental.

Un mariage de sonorités aussi beau qu’il est rare, entre le métal du vibraphone et le bois des six et douze cordes jouées par l’élégant guitariste, d’autant que le son est ici capté au naturel et sans amplification. Alliance qui fonctionne parfaitement bien et qui met en évidence toute la séduction intemporelle du génial mélodiste qu’était Crosby, dont six compos emblématiques sont revisitées, comme Guinnevere en ouverture (tiré de son premier album en 1969), puis le plus nerveux et presque swinguant Déjà Vu, ainsi emmené dans un monde différant de l’original, comme ce sera encore le cas pour Tracks in the Dust. La folk de Carry Me et de Traction in the Rain / Orlélans est irisée de blues, mais l’on reconnaîtra sans souci le refrain accrocheur de Somebody Other than You.

Dans tous les cas, voilà de très belles harmonies finement ciselées par ces deux orfèvres qui, s’ils ne peuvent que raviver de beaux souvenirs à tous ceux qui ont vécu cette belle époque, charmeront aisément un public d’aujourd’hui, même ceux qui ignorent qui était David Crosby. La meilleure façon de s’y intéresser !

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