Dans les années post-soixante-huitardes et flamboyantes des seventies, je fréquentais assidûment la ville de Nîmes. Un jour de début d’été, à peine sorti de la gare pour emprunter la large allée conduisant aux Arènes et au centre-ville, je fus surpris par un abondant affichage sauvage (encore très fréquent dans cette période où il était interdit d’interdire) qui annonçait, à grand renfort d’effets psychédéliques et de références interstellaires, autour de personnages lovés dans des capes multicolores avec des coiffures tout aussi bizarres, la tenue d’un concert de Sun Ra dans les Arènes dans le cadre du Nîmes International Jazz Festival. Chez moi, qui commençais tout juste à m’intéresser au jazz, le déclic était né, avec l’envie de comprendre ce qui se tramait derrière une telle mise en scène et formation musicale. Sun Ra et son Myth-Science Arkestra sont venus plusieurs fois à Nîmes dans les années 70 ; plus généralement, il aimait bien le Sud de la France (ah, le soleil…), au point qu’il avait même enregistré des concerts devenus cultes, « Les Nuits à la Fondation Maeght » en 1970. L’International Jazz Festival de Nîmes a vécu, mais l’histoire du jazz en France conserve toujours en mémoire l’édition de 1979 réunissant, dans la même soirée, Sun Ra, Sonny Rollins et Archie Shepp (cf. YouTube ici).
Après plus de 200 albums enregistrés entre 1953 et 1990, des tournées dans le monde entier, sans oublier l’Afrique pour promouvoir ses concepts d’afrofuturisme, l’ange-maître s’est éteint en 1993, mais son influence et sa musique sont toujours bien présentes avec le Sun Ra Arkestra, dirigé jusqu’à aujourd’hui par le désormais centenaire Marshall Allen, qui a encore dirigé en 2024 les sessions d’enregistrement de l’album « Lights on a Satellite » (nommé en 2026 pour le Grammy du Best Large Jazz Ensemble Album).
Pas question toutefois pour Marshall Allen de faire le déplacement vers l’Europe ; c’est Knoel Scott qui prend la direction de l’orchestre pour cette tournée et doit veiller à ce que les musiciens se connectent entre eux, lui qui a été auditionné par Sun Ra lui-même en 1979 et qui déclare que Sun Ra vit toujours en lui et qu’il doit continuer à porter son message.
Très pros, les musiciens s’installent à leur place à l’heure précise ; comme le veut la tradition depuis Sun Ra, ils sont tous vêtus de capes ou de toges de différentes couleurs, toujours brillantes. Tous portent une coiffure également scintillante : chapeau, bonnet, casquette… ou némès (coiffe emblématique du pharaon) pour le batteur, ou chapeau orné d’un oiseau pour le chef d’orchestre, et diadème soleil pour la chanteuse.
Dans un brouhaha de chants et de percussions, on décolle résolument vers une autre dimension, alors que les cuivres démarrent de leur côté dans une cacophonie savamment organisée : chorus de sax, chorus de trombone et chorus de trompette ; on est très loin du désordre auquel on pourrait penser dans un premier temps. Bien au contraire, c’est très précisément organisé, et croyez-moi, Knoel Scott y veille assidûment !
Dans un deuxième morceau, tout le monde chante derrière la chanteuse Tara Middleton sur un fond débordant de diverses percussions.
Place à quelques mesures de piano stride et d’envolées de trompettes, pour se retrouver du côté de la Nouvelle-Orléans. On continue avec un bain moussant de cuivres, d’où émerge tantôt un alto, tantôt un soprano, à moins que ce soit un baryton ou un trombone… non, là c’est bien une trompette, et là un cor d’harmonie ; ah oui, là c’est la guitare qu’on entend mais qu’on ne voit pas, et la chanteuse, qui avait disparu, revient, annonciatrice du retour des percussions. Ça fuse et ça groove de toute part ; complètement fascinant, tout ce qu’il y a derrière cette musique libre, autant ancrée dans la tradition que dans la modernité ! Toute l’histoire du jazz y passe, vue par des musiciens au moins septuagénaires pour la plupart, et comme c’est un collectif, pas question de tirer la couverture vers soi : tout le monde a son moment pour se faire entendre au meilleur de son inspiration, bien aidé par la musique de Sun Ra, qui cache tellement de richesses et de subtilités !
Au bout de précisément une heure, les musiciens se lèvent les uns après les autres et entament un défilé sur la scène, façon marching band de la Nouvelle-Orléans, avec percussions et cuivres ; oui, toujours un peu la pagaille, mais savamment organisée, et une route à suivre !
Ce qui est sûr, c’est qu’à la fin du concert, il y a les sceptiques et les enthousiastes, comme c’était déjà le cas du vivant de Sun Ra. Mais il n’en demeure pas moins qu’assister à un concert du Sun Ra Arkestra, c’est vivre une expérience à nulle autre pareille et entrer dans une dimension qui nous dépasse, faite de liberté, d’imagination, de folie diront certains, de spiritualité diront d’autres.
Les musiciens :
- Knoel Scott: voix, sax, congas
- Tara Middleton: voix
- Chris Hemingway: sax alto
- James Stewart: sax ténor
- Alex Harding: sax baryton
- Michael Ray: trompette
- Cecil Brooks: trompette
- Robert Stringer: trombone
- Ramon Valle: piano
- Tyler Mitchell: basse
- Elson Nascimento: percussions
- Jose Da Silva : percussions
- George Gray: batterie
