We want Marcus !
Nous, les adorateurs de Marcus Miller, nous en avions un peu assez du sempiternel répertoire qu’il joue concert après concert depuis quasi une décennie, et nous espérions un nouveau projet excitant de l’homme au chapeau noir, qui parle si bien notre langue. Cet hommage à l’anniversaire des cent ans de son maître Miles Davis est une occasion rêvée pour l’entendre partager un nouveau projet avec des titres qu’il a peu ou moins joués sur scène. Rappelons qu’ici même, en 2011, Marcus avait déjà rendu hommage à Miles, en présence d’Herbie Hancock et Wayne Shorter, pour les vingt ans de la disparition de l’icône du jazz.
Mais ce soir, entouré d’un groupe mixte composé des jeunes musiciens qui ont participé au retour de Miles en 1981 (le fameux We Want Miles !), à savoir les vétérans Bill Evans au saxophone soprano, Mike Stern à la guitare et Mino Cinelu aux percussions, doublés de membres de la formation actuelle du bassiste : Russell Gunn à la trompette, qui a la lourde tâche de représenter l’ombre de Miles, Brett Williams aux claviers, et le fabuleux batteur Anwar Marshall. Un septet de « killers » comme on n’en rencontre pas tous les soirs sur toutes les scènes. Marcus entre en dernier sur l’impressionnante scène, tout de blanc vêtu, à l’exception de son gilet et de son chapeau noirs tous deux, à 22 h 08, et le groupe enchaîne directement plusieurs morceaux du disque éponyme de la soirée (Fast Track, My Man’s Gone), qui se terminent par une battle entre la basse, les percussions et la batterie. Puis Marcus prend le micro pour narrer le retour de Miles et ce projet, et en profite pour présenter les musiciens : valeureux anciens et jeunes loups. L’ensemble se tient bien, même si l’on perçoit quelques rodages à prévoir (on sent davantage le rôle de chef d’orchestre de Marcus, qui relance chacun au bon moment, pousse les musiciens, joue avec eux…), car il s’agit du démarrage d’une longue tournée qui n’a pas commencé depuis si longtemps que cela. Il faut le temps pour que les musiciens se connaissent et passent la barrière de l’intimidation entre les anciens et les plus jeunes ; un peu inhibés parfois, à l’image de Russell Gunn, que Bill Evans prend souvent sous son aile et accompagne dans ses parties de trompette.
Marcus Miller annonce le prochain morceau, Hannibal, composé également pour Miles, qui figure sur l’album Amandla, qui date de 1989, deux ans avant la disparition de l’homme à la trompette. Puis le répertoire fait un bond en arrière, un flash-back dans les années 70 avec In a Silent Way et Bitches Brew, deux titres éponymes d’albums qui ont propulsé Miles hors du ternaire, vers la fusion, le free, avec des expérimentations sur scène et en studio (c’est l’époque aussi qui voulait ça), avec par exemple la présence de deux batteurs, le début de l’utilisation des Fender Rhodes et l’usage de pas mal de substances toxiques qui font planer… Après cette pause anachronique en mode « retour vers le passé », Marcus revient à son objet, l’opus We Want Miles !. Il entame alors un Jean-Pierre plein de fantaisie, qui démarre avec un appel de chacun des musiciens l’un après l’autre, et qui voit Mino Cinelu venir au centre de la scène jouer avec un triangle puis avec un cajón (bel exercice avec les mains qui donnent le rythme et les pieds qui tapent sur le bas de l’instrument pour faire les graves). Une version longue et endiablée d’un morceau qui est devenu un standard du jazz moderne. À propos de standards, le rappel, introduit par Marcus, est un morceau très spécial pour lui, dédicacé à Desmond Tutu et que Miles a accepté de jouer. Il a même fini par être le nom d’un fabuleux disque largement identifié par le visuel de sa pochette : Tutu. Avec une interprétation magnifique mettant en avant la section percussions/batterie, le titre se termine par des chorus orientés par Marcus, tantôt avec l’intervention du percussionniste, tantôt celle du batteur, dans un final sur-vitaminé qui clôture magistralement le concert.
Nous aurions bien aimé avoir une part supplémentaire de ce gâteau d’anniversaire musical si somptueux, mais laissons aux autres festivals de l’été, et à la tournée européenne qui va suivre, un peu de la magie de cette transmission musicale si exemplaire entre Miles et Marcus.
Les musiciens :
- Marcus Miller : basse, clarinette basse
- Bill Evans : saxophone soprano
- Mike Stern : guitare
- Mino Cinelu : percussions
- Russell Gunn : trompette
- Brett Williams : claviers
- Anwar Marshall : batterie
