L’écoute de son premier disque « Reflection of Another Self » nous aura mis la puce à l’oreille, éveillé nos sens : il est très produit, il y a un nombre important de participants, et l’épreuve de la scène avec un simple quartet était particulièrement attendue. Ce jour est singulier : pour la Coupe du monde de football, c’est ce soir la rencontre de la France et de l’Espagne… pour Milena, aucune pénalité, ce sera un carton plein.
On ne l’attendait pas évidemment dans cette formation, mais c’est Gautier Garrigue qui entre seul en scène, s’installe derrière sa batterie et met en place un rythme étrange, sur lequel ses compagnons du jour entrent à leur tour sur cette magnifique scène du Crescent (*). Le pianiste Lex Korten et le contrebassiste Mats Sandahl tissent un riff sur lequel la patronne énonce le thème de sa composition : quelques notes pour une mélodie toute simple sur des harmonies qui le semblent tout autant, et d’un coup, comme une évidence, c’est ça, le jazz… Elle lance le premier solo, virtuose mais très aéré, juste, sans bavure aucune ; il y a du Miles des sixties dans la sonorité et le phrasé. La cheffe est magnifique, toute de noir vêtue, avec un t-shirt moulant, un pantalon à jambes très larges, bien coupé, des Doc Martens à plateforme et sa coiffure afro impeccable. Elle lance le deuxième titre en solo, utilise un effet d’écho et nous pensons encore au son de celui dont nous célébrons la naissance, il y a cent ans. Électroniques discrètes du clavier et de la trompette, drive redoutable de la batterie, soutien de la contrebasse très solide. Les compositions de Milena sont des petites phrases toutes simples ; elle improvise les yeux fixes, c’est tranché net et sans bavure. Elle est très à l’aise pour nous expliquer un peu son parcours depuis qu’elle a pris conscience de sa « différence », de ses recherches humaines et musicales presque philosophiques qui lui donnent la volonté d’aller vers sa personnalité. If Only We Could Dream nous est donné ce soir en première mondiale : ils ont sorti les partitions, elle vocalise la mélodie puis la joue avec son instrument et y fait fondre les effets de ses boîtes : écho, delay, loops… mais tout semble si « naturel », même si, in fine, la trompette joue seule alors qu’elle est déjà posée sur son support, l’électronique qu’elle maîtrise avec ses surprises samplées « Supposed to Be Crazy ». Avec Let’s Paint the World, le pianiste, tout au service d’envelopper Milena de ses harmonies originales, s’envole à son tour pour des soli explosifs — encore un dont il va falloir suivre les aventures. Avec le contrebassiste, en duo complice, en confidence, ils diront ouvertement I Don’t Care What You Think. Le rappel sera incantatoire et festif, comme pour annoncer la venue d’Immanuel Wilkins dans deux jours, le tout boosté merveilleusement — mais nous le savions déjà — par un Gautier Garrigue parfaitement à l’aise sur ce répertoire qu’il a découvert très récemment.
Milena est jeune, mais s’est déjà forgé un univers personnel conforme à l’esthétique new-yorkaise, devenue sienne, en y intégrant son intimité de femme engagée, sociale, politique, et ces sonorités qui, sans copie aucune, évoquent évidemment ces mélodies espagnoles envoûtantes que Gil Evans et Miles Davis ont lancées à la face de la musique du XXe siècle.
(*) Effet immédiat de la suppression d’une subvention : le festival, qui était jusque-là offert à tous, en plein air, sur les quais puis devant la cathédrale, est désormais descendu dans la cave voûtée du club et, même si elle est magnifique, j’y vois là encore le signe évident que le jazz a quitté les grandes scènes qu’il avait conquises dans les années quatre-vingt ; le jazz est un éternel grand voyageur, de l’ombre à la lumière…
