26/09/2024 – Retour sur l’édition 2026 de Jazz en Velay et « Claquettes Jazz »

26/09/2024 – Retour sur l’édition 2026 de Jazz en Velay et « Claquettes Jazz »

Diversité des propositions artistiques

Le festival d’automne de Jazz en Velay, c’est quelque chose. Il mobilise tout un ensemble de personnes, musiciennes ou non, d’institutions partenaires locales, de bonnes volontés, d’amoureux et d’amoureuses du jazz, pour qui ce mot signifie convivialité, tissage de liens intergénérationnels, joie et énergie pour le présent et le futur. Avec toujours cette volonté, qui anime ses acteurs et actrices, de toucher le public au plus près, d’aller le chercher là où il vit : lecture musicale pour les tout-petits en bibliothèque, projections de films populaires en lien avec la programmation musicale, atelier d’écriture en médiathèque, concerts, animations et lecture du début de la nouvelle sélectionnée au concours « jazz en mots ». Tout cela mobilise la dynamique association Jazz en Velay l’année entière, afin de faire vivre le jazz à travers des concerts, des jams et des lectures, et de soutenir de nombreuses formations musicales. La Folle Journée du jazz, le dimanche, constitue l’apogée du festival. Cette année, les badauds qui passaient par le jardin Henri-Vinay ont eu l’occasion de voir l’exposition de photos vivante de Sophie Couder, autour de ses visions du jazz, de chiner quelques disques à la brocante musicale, d’écouter le big band Saint-Germain et des lectures musicales de poètes passionnés de jazz, notamment le texte lumineux de Pierre Présumey, « Gens du jazz », d’entendre le début de la nouvelle primée cette année, dont l’autrice, Martine Julie, avait fait le déplacement depuis la Normandie, et d’assister au conte musical « L’or bleu », de Nadine Marchal et Stanislas Pierrel, deux artistes qui ont fait du tissage, du métier à tisser, de la musique et des mots leur marque de fabrique stylistique. Le festival s’est clôturé par une jam session dans la guinguette du jardin, qui a rassemblé une vingtaine de musiciens et musiciennes, dont un guitariste de Vancouver qui passait par là en tant que touriste et s’est invité à la fête.

À Jazz en Velay, c’est effectivement la fête de tous les jazz, sans restriction ni querelles de chapelle. Mais sans dériver toutefois vers les « musiques de variété », comme le font régulièrement bon nombre de festivals, qui utilisent l’étiquette vague du jazz pour programmer des chanteurs et chanteuses à la mode qui font de l’audimat et remplissent ou renflouent les caisses de ces entreprises de spectacles. Ici, à Jazz en Velay, le parrain de l’association, c’est Gaël Horellou. Cela dit quelque chose de l’exigence accordée à la programmation.

 

Le concert phare cette année : Fabien Ruiz

Quiz :

L’homme qui marche ? Giacometti.

L’homme qui marche swingue naturellement. Sa démarche, c’est du ternaire.

Le 1er homme qui a marché sur la Lune ? Neil Armstrong.

La femme qui détient le record du 100 m en course à pied ? Florence Griffith-Joyner.

L’artiste français qui joue des claquettes comme d’une batterie de jazz, avec virtuosité et élégance ? Fabien Ruiz.

Fabien Ruiz est un grand admirateur du danseur de claquettes Fred Astaire, comme bon nombre de claquettistes qui ont commencé dans cette discipline. Il ne tarit pas d’éloges sur lui. Dans son spectacle, il loue son talent et sa grâce. Avec humour, il dit partager avec lui la même taille et la même pointure. Simples coïncidences ! Et d’attirer à lui les plus beaux artistes. Il désigne alors les deux musiciens avec lesquels il partage la scène, Olivier Caillard au piano et Jean-Pierre Almy à la contrebasse. Cependant, il ne se définit pas comme danseur, mais se considère avant tout comme un rythmicien. Il fait des « rhythm claquettes », contrairement aux danseurs des comédies musicales d’Hollywood. Il est le batteur du trio.

Dans son spectacle, il nous dit tout de son instrument et du rôle joué par chaque composante : les fers, plutôt des plaques en aluminium vissées sur n’importe quelle chaussure à semelle de cuir, en quelque sorte les baguettes du batteur ; le sol, son véritable instrument ; et… le sel !

Il est devenu claquettiste, fasciné par le cinéma et les comédies musicales américaines. Il découvre à la même époque le jazz. Sur ces sujets, comme sur l’histoire, il en connaît un rayon, ce qu’il dévoile au fur et à mesure du spectacle. Les claquettes rythmiques sont nées de la rencontre entre la gigue, une danse irlandaise, et les danses africaines pratiquées par les esclaves noirs déracinés de leur pays d’origine. Il raconte cette anecdote sordide : sur les bateaux négriers, les trafiquants tiraient les esclaves de la cale pour les faire danser sur des musiques inconnues, afin d’éviter que leurs muscles ne s’atrophient.

« L’homme crie où son fer le ronge, et sa plaie engendre un soleil », écrivait Aragon.

Première rencontre, brutale, entre deux cultures.

Au XIXe siècle, Master Juba, un jeune descendant d’esclaves, deviendra célèbre et sera l’un des créateurs de cette nouvelle technique métissée, fondée sur l’improvisation, qui mêle la gigue et les danses africaines. Fabien Ruiz perpétue cette tradition de l’improvisation rythmique, à l’instar de son mentor Jimmy Slide. Tout au long du spectacle, il improvise sur des standards du jazz américain, Softly…, Cheek to Cheek, It Don’t Mean a Thing…, Cute, mais s’empare aussi de mélodies du répertoire français qui peuvent être considérées comme des standards : Sous le ciel de Paris, Les feuilles mortes. C’est un sacré raconteur d’histoires, un pédagogue hors pair et un transmetteur assuré. Lors d’une séance d’initiation, la veille du concert, il a fait expérimenter à plus d’une vingtaine de personnes une dizaine de pas de base, qu’il assimile à un alphabet dont on combine les éléments pour former des figures. Autant de combinaisons qui s’assemblent pour donner des chorégraphies, transmissibles sur des partitions peu conventionnelles, avec le nom des pas en anglais, des flèches pour indiquer le sens du déplacement et des symboles rythmiques. Le swing est l’essence même du spectacle. Fabien Ruiz dialogue en permanence avec ses deux compères musiciens. Le rythme est central, magnifiquement incarné. Le claquettiste rend visible le rôle essentiel de la batterie de jazz, qui ne se contente pas d’accompagner le trio. Il ôte ses claquettes, et le sel sous ses pas devient le grain de peau de la caisse claire caressée par les balais.

Son apparition constitue un temps fort de cette quinzième édition du festival, qui restera dans les mémoires comme un spectacle complet, aux racines du jazz, mêlant esthétisme, histoire contée et moments de musique frissonnants.

Avec Fabien Ruiz, l’expression « jouer comme un pied » n’a plus de raison d’être.

Chapeau aux artistes et bravo à Jean-Christophe Vera et à toute son équipe de Jazz en Velay. Et si, l’année prochaine, vous faisiez le déplacement jusque là-bas ? De nombreuses surprises se préparent dès à présent. Vous ne serez pas déçus.

 

[NdlR : Merci à Sophie Couder pour le prêt de ses photos.]

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