08/10/2026 – Amaro Freitas / Monty Alexander Trio à l’Opéra de Saint-Etienne pour le Rhino Festival

08/10/2026 – Amaro Freitas / Monty Alexander Trio à l’Opéra de Saint-Etienne pour le Rhino Festival

Ah la belle petite planète bleue, celle qu’on foule au quotidien, que chacun croit sienne et qu’on persiste à grillager. Quelle idée ! Il faut faire sauter les fuseaux car bon sang, on est si proches, si bougrement ensemble sur cette même terre. Je suis ivre sur le bateau? Non, mais c’est ce que j’ai ressenti vendredi à l’Opéra, dans ce bel écrin beaucoup trop vide pour l’événement. Je parle de la venue de Monty Alexander, qu’on ne présente plus et d’Amaro Freitas à découvrir absolument, accueillis dans le cadre du Rhino Festival. Alors, explication du ressenti. Voilà Monty Alexander et ses deux terrains de jeu, la Jamaïque et les Etats-Unis. Voilà Amaro Freitas, originaire des favelas de Recife, au nord-est du Brésil et son détour par l‘Amazonie. Vers l’est, Paris, puis vers le sud, Vienne (où Alexander s’est produit notamment en juillet 2025, voir ici), et à coté Sainté. Le résultat? Une musique dont les parallèles se croisent, où tout est rotation des imaginaires, systèmes solaires des influences et des rencontres. Vendredi, on était partout à la fois mais soudés dans le présent, un éternel éclat de temps offert par deux pianistes aussi virtuoses que généreux.

Amaro Freitas est arrivé en premier. Lunettes noires, chemise blanche barrée de deux oiseaux multicolores, baskets et sourire. Il s’est plusieurs fois adressé à la salle, expliquant notamment la genèse de son troisième album, « Y’Y », où il vole pour la première fois en solo. Le titre parle de l’eau et des rivières. Il les raconte avec délicatesse et respect. Dans une partie du set, il les exprime en cascades d’arpèges pour célébrer l’Amazonie, le territoire qui lui a inspiré ce projet. Il y a de la douceur qui ondoie sous les blanches et les noires qui soudain prennent couleur. Le toucher est précis, les accords parfois sautillants. Des passages plus dynamiques se font percussifs, l’eau prend des virages à donf’ et l’on sent comme une dramatisation de l’espace. L’imagination nous emmêle et nous emmène vers des lieux aussi luxuriants que les influences musicales. Parmi ces dernières, on retrouve les airs et les rythmes traditionnels puisés dans ses origines brésiliennes (maracutu, frevo, baiã…). Mais aussi du jazz nourri de Thelonius Monk, Chick Corea, Tatum ou Coltrane. Et le Brésil d’Antonio Carlos Jobim… Mais attention et c’est rare, il en fait de nouvelles explorations, de nouveaux territoires vraiment perso, une vraie fusion créative. C’est encore plus vrai par la suite, lorsque le piano, ouvert, se démultiplie, s’offre à recevoir toutes sortes d’objets complices. Pas question d’y blesser les cordes. Des graines, des sifflets d’Amazonie, des ajouts électroniques en font une véritable cour d’école pour musicien joueur. Amaro Freitas n’est plus seul. La vie éclot, urgente et bruissante, il entame d’organiques mélopées, joue de la flûte, sourit. Ben quoi, c’est beau l’Amazonie. Et à portée de regard.

Monty Alexander arrive quant à lui en trio accompagné de l’excellent Jason Brown à la batterie et de Lorin Cohen à la contrebasse. Il n’y a donc pas de percussionniste comme dans son dernier album, « A Jamarican in Paris », publié le 2 octobre dernier sous le label PeeWee!, mais c’est normal puisque ce ne sont pas les titres de cet album qu’il va jouer. Pour la petite histoire (mais c’est une grande reconnaissance), il a présenté ce CD pour la première fois le 6 octobre dernier au New Morning à Paris, ce qui a été l’occasion pour la France de lui rendre hommage en le décorant de la médaille d’officier de l’ordre des Arts et des Lettres pour l’ensemble de sa carrière. Excusez du peu. Donc, il entre avec avec son trio, sa formation bien-aimée. Et pareil qu’Amaro, avec le sourire. Mais, contrairement à lui, il ne va pas parler. C’est bien simple, il va faire du simple, ce qui reste une fois qu’on enlevé ce dont on avait besoin (l’apprentissage, l’expérience, le travail, une carrière…) pour n’en garder que l’envie. On a beau être à l’Opéra, il n’y a aucune mise en scène. Bon, peut-être un micro inutile en avant-scène qui semble le couper en deux mais pas grave. Ils jouent tous trois, comme à l’habitude, en alignement longitudinal, batterie, contrebasse, piano. Mais dans l’espace, c’est rempli. Il va interpréter certaines de ses compositions et des standards d’autres Grands, dont il va se régaler et qu’il nourrir à son tour. Par exemple, Work Song (Nat Adderley/Oscar Brown Jr), Don’t stop the carnival (Harry Belafonte), Un été 42 (Michel Legrand), No woman, no Cry (Bob Marley) ou Corcovado (Antonio Carlos Jobim). Il y a belle lurette que les fuseaux se sont fait la malle. On est en voyage partout dans le monde et partout dans les rencontres, tant humaines que musicales. On est en ballade avec de chouettes mélodies, une palette incroyablement douce et nuancée à la batterie, une contrebasse inventive et généreuse,
un swing chronique qu’on n’a pas envie de soigner, pourvu qu’il dure, de la liberté comme s’il en pleuvait et la virtuosité mais pourquoi le dire. Bref, ça chaloupe doucement en cœur complice, comme une évidente pulsation entre tant d’identités conjuguées. Alors on se dit, ça y est, on y est, enfin ce truc qui s’explique pas. Alors, merci pour la planète humaine, les rencontres à tout
va, le panache et l’élégance de surcroît.

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