Il n’est pas anodin pour un musicien de se produire au sein de la galerie Ceysson & Bénétière, vaste espace immaculé et voué à l’art contemporain. Il faut une certaine témérité pour s’emparer du lieu, avec une simple présence, des notes, des silences. C’est avec adresse qu’Élodie Pasquier a relevé le défi d’être en résonance avec les œuvres exposées, celles de l’artiste Louis Cane. Le pari était doublement osé, puisque la clarinettiste, habituée du festival, présentait ce soir-là une création faite pour le Rhino. Ce projet s’intitule « Le Chant des passages ».
La musicienne se trouve sur une estrade, à environ un mètre de hauteur. Elle est entourée de deux enceintes et, sur les murs, de tableaux qui, dans cette mise en sonorité nouvelle, prennent d’autres couleurs, s’ouvrent sur d’autres possibilités de regards. Tout est différent. Et assez conceptuel. Comment sortir du monde des idées pour nourrir l’émotion ? C’est ce à quoi va s’atteler Élodie Pasquier au fil d’un set assez court, environ une heure, et de milliers de kilomètres parcourus. Ce « Chant des passages » est, en effet, comme son nom l’indique, un appel à la transmission et aux migrations humaines. La musicienne sait de quoi elle parle. Elle nous contera, par bribes, l’histoire de sa famille, ses racines à la fois espagnoles, marocaines, algériennes et françaises. Comment les relier humainement et musicalement, devenir le vibrant témoin qui passe à son tour ?
Elle a choisi un axe très féminin pour cela : les comptines. Celles des mères, des grands-mères, des amies d’ici et d’ailleurs. Ces courtes chansons faites pour endormir, câliner, aimer, elle les a fait revivre à sa manière, en les mêlant aux versions premières. Ainsi, avant ou pendant chacun des morceaux, on entendra les voix de ces femmes aimées psalmodier. Un seul chanteur dans ces enceintes maternelles : ce sera l’excellent Loïc Lantoine et son P’tit Quinquin, chanson traditionnelle du Nord.
Vêtue d’une minijupe sur des collants graphiques dessinant des losanges de blanc et de noir, Élodie Pasquier opte musicalement pour une autre géométrie : celle des courbes, des inflexions et des convergences de sons. Utilisant tour à tour une clarinette en mi bémol et une clarinette basse, la voilà qui, les yeux fermés, enfante des sons aux volutes souvent graves, ahanant parfois, cherchant à saisir l’air ambiant dans une urgence vitale. Elle s’aide d’autres procédés sonores et électroniques. Les effets de la machine densifient l’atmosphère et se joignent aux vocalises tantôt mélodieuses et buissonnières des instruments, tantôt rythmées de façon orientalisante. Un violon s’y mêle, d’abord en pizzicato, avant que des lames de fond ne s’échappent de l’âme sous l’archet, les cordes devenant presque hallucinées.
Élodie se met à chanter. Autre univers ensuite, avec l’utilisation d’un monotron, petit clavier synthétiseur qui crée, selon l’imaginaire, des nappes de brouillard sonore ou des sirènes d’alarme en sourdine. Bizarre dans une chambre d’enfant… Mais ce projet, c’est aussi cela : ce décalage entre les sonorités traditionnelles qui foisonnent et cette fusion avec les sons d’aujourd’hui. Les clarinettes, avec leur magie sensible, à la fois sauvage, intériorisée et presque solennelle, ont permis de croiser les affects, les douleurs peut-être, la transmission sûrement.
On peut aimer ou pas. En tout cas, la musicienne s’est dite très heureuse et honorée de partager la première de ce solo dans le cadre du Rhino Festival. Un moment rare.
