Rembobinons.
Deux heures plus tôt, le contrebassiste est entré sur scène accompagné d’un combo dont les musiciens sont, comme lui, tous des régionaux de naissance ou d’adoption. Lui est originaire du Venezuela, un pays qu’il a quitté à l’âge de deux ans pour Grenoble, mais où il retourne souvent. Il est, par ailleurs, membre du collectif Pince Oreilles et du collectif Solar. Le voilà accompagné sur scène d’une de ses compatriotes, la chanteuse et percussionniste Rebecca Roger Cruz, et de cinq interprètes choisis avec des sens aiguisés. Ce sont Hugo Afettouche, à la flûte traversière et au sax ténor, installé à Lyon depuis 2020 ; Lou Lecaudey, le tromboniste originaire de Bourg-en-Bresse ; Rémi Ploton, le pianiste d’origine stéphanoise ; Fabien Rodriguez, le batteur-percussionniste qui enseigne notamment à l’ENM de Villeurbanne ; et Gregory D’Addario, percussionniste également de la région lyonnaise. Bref, on reste dans le coin tout en partant très loin.
C’est une première pour Michel Molines en tant que leader d’un groupe, et c’est aussi une première sortie d’album sous son nom. Ce dernier s’appelle « Te Veo » (label Pince Oreilles), ce qu’on peut traduire par « Je te vois ». Quatorze plages composent un tableau brossé de lumière et de sfumato. Oui, les contours musicaux en sont nets, oui, les rythmes sont maîtrisés à fond, mais des ombres se glissent et font nuance. De fait, il n’y a pas qu’une toile : les atmosphères, les émotions et les cultures musicales se fondent en une fresque aux perspectives changeantes. D’ailleurs, c’est dingue comme la couleur explose, ne serait-ce que dans les vêtements des musiciens. Il y a du rouge vénézuélien sur cette scène. Il y a du bonheur dans cette musique-là, mais pas que. Du jazz, mais pas que. Beaucoup d’influences latines. Du tempo, comme un cœur qui bat (bien). S’il faut retenir une impression d’ensemble, c’est celle d’un vrai son de groupe, d’un fraternel voisinage entre influences, apprentissages et continents. Les morceaux qui se succèdent le prouvent, comme Te veo, titre éponyme de l’opus, qui démarre comme un cri joyeux. Les soufflants excellent, les maracas de Rebecca impriment une vitale pulsation. Ce « Te veo » parle de différents points de vue, de regards d’adulte et d’enfant. C’est presque toute l’histoire de cet album : unir les différences et nourrir le présent du passé. Partager des souvenirs, des lieux, des gourmandises de gosse. Ne pas se taire, surtout. Car on ne peut oublier ni la nostalgie ni, comme le dit Michel, le silence médiatique par rapport à ce que vit le Venezuela.
La chanteuse Rebecca Roger Cruz, née à Caracas et installée à Lyon depuis 2012, est le phare narratif de cette histoire, au fil de morceaux qu’elle interprète en espagnol, les orchestrant d’une voix barométrique, basses et hautes pressions successives, orages ou plein soleil. Sa voix est belle, sa gestuelle aussi, qui ne cesse de caresser les airs. Quant aux musiciens, s’ils font assaut de chorus remarquables (ah, la clarté de la contrebasse !), c’est qu’ils partagent l’authenticité de cette ambiance singulière, dans laquelle la douleur, la tendresse et la joie se mêlent sans pathos.
Leur truc ? Jouer avec les codes. Un jazz très moderne côtoie parfois un esprit fanfare, le chaloupement latino s’immisce dans les moelles, le groove rythmique est palpable, non-stop. Ici, même les silences se dansent, il faut le savoir. Ces sept-là sont déchaînés, jamais enchaînés, c’est bon !
