Pierrejean Gaucher, que l’on connait comme musicien, est aussi écrivain. Il publie (le 25 juin) un livre fameux, singulier, foisonnant, Abécédaire raisonné, jazz, pop, rock, aux éditions Frémeaux et associés.
Avant d’entamer la lecture, je me suis interrogé sur ce titre et la signification du mot « raisonné ». L’hypothèse que j’ai pu faire était qu’écrire un abécédaire est forcément une entreprise colossale, infinie, si on ne se limite pas. Du coup, limité à ce qui résonne en lui ? Encadré par ses passions ? L’éditeur annonce une cartographie vivante de la musique contemporaine dans tous ces aspects.
Le livre est effectivement passionnant et d’une grande sincérité. C’est une sorte de bilan, provisoire, d’une carrière assumée et incarnée, par un artiste touche à tout qui a balayé les musiques de jazz, de rock, les courants contemporains de ces 45 dernières années.
A la manière de son mentor Frank Zappa pour qui il consacre quelques pages de fin, Pierrejean Gaucher est un inventeur bricoleur, bricoleur dans le sens noble du terme, de celui qui a appris à manier la technologie de l’enregistrement pour en faire un véritable instrument de création. La musique se fabrique dans la solitude du home studio. Avant de se jouer en live.
Il est à l’écoute de son temps, toujours en recherche, avec ce petit côté iconoclaste, sans s’endormir sur ses lauriers, en mélangeant les sons et les mots, en étant constamment curieux et inspiré de musiques plurielles, de Jeff Beck à Satie, en passant par Zappa ou encore La Fontaine… (Musique et mots fonctionnent à l’identique et sont indissociables).
Le livre propose de multiples entrées, (A comme Airs, B comme Beatles ou Beck, J comme Jazz’n’roll, S comme Satie ou Silence….) qu’on peut pénétrer à l’envie, sans ordre, sans logique chronologique. Les anecdotes côtoient l’Histoire, avec un grand H, l’Histoire de la musique, dont il est profondément un des acteurs, le sérieux fait place à l’humour très souvent. Le musicien se dévoile petit à petit, ses bonheurs, ses doutes, ses coups de cœur, son quarté intime des musiciens qui ont fondé son identité d’artiste, ses rencontres. Il reparcourt son œuvre par petites touches tendres.
On voyage avec lui dans le temps (du phonographe aux plateformes de streaming), dans la création, et dans tous les liens qu’il fait au quotidien et qui la nourrissent.
Il y a chez lui ni nostalgie, ni égo démesuré, ni fausse modestie. Seulement un texte où il partage et transmet son expérience et ses remarques, personnelles, entières. Le texte est très documenté. On se prend au jeu d’écouter les extraits musicaux qui saupoudrent son discours. On se projette avec lui, on recompose du coup sa propre histoire, car il est un maillon qui donne sens, en écho, qu’on soit seulement mélomane ou musicien, même amateur. Il y a de la porosité entre lui et nous. Stravinsky nous devient proche, mais aussi les Beatles, John Mc Laughlin et bien d’autres. La liste des tâches d’un musicien qui prépare un concert un an à l’avance devient inventaire poétique.
Il y a une immense reconnaissance dès le début du livre à l’autre, à la place de l’autre, à son influence qui nous fait être. Et qui petit à petit façonne notre propre style.
Je ne dévoilerai pas bien entendu tout le contenu, à vous d’aller piocher les trésors et pépites qui s’y cachent. Toutefois, celui-ci pose les bonnes questions en ce qui concerne l’avenir des musiciens, du rôle de l’IA, des modèles économiques réducteurs.
Je terminerai par ses quelques remarques sur des personnalités qu’il a pu croiser. De John Scofield, en parlant de son style, se dit plus riche de ses défauts que de ses qualités. De Jeff Beck, qu’il a donné une voix à sa guitare. Ou encore de Ritchie Blackmore, ce D’Artagnan oublié.
Mais Pierrejean Gaucher n’est pas un obsessionnel de la guitare. Il se définit avant tout comme un artisan créateur, dont le stylo est la guitare – composer, écrire, dessiner, forment ses trois dadas. Ce qui donne les plus belles pages de ce livre.
A mettre entre toutes les mains.
