chronique de CD

Baptiste Bailly Solo – « Suds »

Après le très beau disque Pension Almayer, voici Suds, le dernier opus, en solo, de Baptiste Bailly. Scotchant, à tout point de vue. Un coup de cœur. Fragile et beau, comme le chantait l’artiste Lionel Dameï. Plus qu’une découverte, une œuvre d’art. Mouvante, intelligente et sensible.

J’aime écouter les cd dans la voiture. Rapport à la vue panoramique, en référence au cinéma. S’ouvrent des bouts de campagnes, toujours nouvelles, toujours fécondes, des vastes ciels où se meut la musique. Elle prend des teintes réhaussées sur ces paysages, les colorie, elle s’y révèle, comme le papier photographique trempé dans le produit miraculeux.

La musique de Baptiste Bailly tient ses promesses. Elle m’interpelle, elle a beaucoup d’audace. Elle serait de l’ordre de l’intime, de la proximité. Je l’écoute et me rapproche de l’artiste comme on peut être proche d’une écriture littéraire et de son auteur. Ce sont de courtes pièces, à l’image des titres qu’il donne à ses œuvres (suds, soie, jeux, neige…) qui ouvrent sur des espaces vastes, agréables, secrets. Il n’y a ici aucun cliché, aucune redite, un vrai discours original. Jamais le musicien ne s’installe, comme chez Bernard Lubat ou encore Keith Jarrett. Il laisse aller, déploie son univers à la fois minimaliste et méditatif, sans se répéter. Les thèmes s’incrustent dans l’harmonie. A l’intérieur de chaque pièce, la musique se fait contrastée, l’artiste bousculant les registres et les teintes, toujours à la recherche du son, sans trop en faire. Son jeu de piano est une eau vive. Sans cesse, je suis étonné. C’est comme une promenade dans des paysages changeants. Comme chez Soulage, l’œuvre prend des teintes neuves comme si notre regard, nos oreilles venaient la modifier. Il est ici encore plus flagrant que c’est aussi le mélomane qui fait l’œuvre, l’artiste lui laissant toute liberté d’interprétation.

Cela pourrait effectivement rappeler le travail de Keith Jarrett quand il se laisse embarquer par ce qu’il entend. Une note en appelle une autre. Une ambiance se crée, des virages en improvisation se construisent, une danse se dessine. La musique grandit et vit. Il y a chez Baptiste Bailly une fraîcheur, un goût de première fois. Pourtant l’artiste ne manque pas d’expérience, d’éloquence, mais il a l’art de retenir son souffle, notre souffle, par des sons, sous l’effet d’écho, qui se prolongent, en suspension, en apesanteur, accentuant les reliefs. Il se met à chanter quelques notes et déboule en cascades, parcourt le clavier avec lyrisme, beauté fouillée et complexe, sans se perdre, ni nous perdre. Cela pourrait faire également penser au travail de Bill Frisell. Il y a le tranchant des cordes frottées. Il y a l’art des mélodies qui enivrent sans forcer.

Voilà un album qui serait un juste équilibre entre solitude, gravité et extase. Le philosophe Clément Rosset parlerait de joie tragique. Cet album, c’est la joie du présent qui se sait fugace. Surtout ne pas s’en priver.

Ont collaboré à cette chronique :

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