chronique de CD

« Pension Almayer » du Baptiste Bailly Trio

Voilà un disque surprenant, d’une grande subtilité. Qui prend son temps. Une musique qui ne dévoile pas tout, surtout pas tout, tout de suite, qui se déshabille, mais pas trop vite. Elle garde sa part de mystère. Elle est complexe et sensible à la fois. Pas « m’as-tu vu ». Moderne. Exigeante. D’une grande maturité. Le pianiste, leader du groupe, en connait un rayon sur les musiques, jazz, classique ou andalouse. L’entente en trio est une évidence.

De part en part, l’ambiance de ce disque captive et raconte. Cela s’entend dès l’ouverture avec Ultima de la Lluvia. Le pianiste a sans doute étudié le flamenco. Le percussionniste utilise un cajon et rajoute à cette atmosphère sans jamais forcer le trait ou être dans la caricature. Il ne s’agit pas de cela. Je suis aspiré par l’originalité des compositions. La nuit semble être une source forte d’inspiration.

Beau solo de contrebasse sur Three Lands. Il suffit parfois de quelques notes, qui se répondent, en écho, décalées, pour former tout un univers. L’harmonie s’affranchit du jazz, en gammes ton par ton ou clusters énigmatiques. Des trois temps, ouverts, offerts, dans Piano Vache, qui auraient voyagé de France en Argentine, en amenant dans les bagages la valse musette. Avec des ponts, majeurs, cinématographiques, et des mineurs qui invitent.

Le calme après la tempête est un morceau interrogatif. Une tranche de philosophie. J’ose, tu me suis. J’émets des hypothèses. La contrebasse en solo porte un regard. Le piano s’essaie à son tour, ouvre de nouvelles perspectives. Une dialectique. Crée des brèches dans l’harmonie, emporte avec lui le reste du groupe. Le calme n’est qu’incertain. La tempête est féconde.

Pension Almayer prend de la hauteur avec une mélodie qui s’étire, à la manière de Debussy. Les voix aident le propos. Le piano joue des suspensions.

Voilà un standard Stompin at the savoy comme vous ne l’entendrez que rarement, qui démarrant en trilles, rebondit sur un rythme de cirque. On est sur la piste, les clowns et tutti quanti, les chevaux, les puces savantes. C’est déstructuré à souhait, myriades de sons, culbutes, se relever, même pas mal. Du grand art.

Templo del Pinon charrie avec lui des accents orientaux, en dialogues généreux piano percussion, jusqu’à cette rupture pour un hip-hop puissamment soutenu par des accords distordus, d’inspiration jamaïcaine, qui reprend à la fin ses arabesques mélodiques.

Carcajadas s’évade en terres de jazz latin, façon Petrucciani, quand il prenait ses aises en jonglant. Petit divertissement au beau milieu, notes comme des bulles de champagne. Tremplin pour un chouette solo du percussionniste batteur.

L’interlude se déguste lentement. Splendeurs. Pas bouger.

La que Faltaba quand les basses du piano rejoignent celles de la contrebasse, je suis scotché. Cela produit une sorte de seconde mélodie, dans le morceau lui-même, du deux en un. Très belles mélodies, encore une fois. Les sons prennent de l’ampleur. Du relief. Le morceau s’enfante en permanence, proposant de nouvelles pistes sonores.

You’ve changed le titre vient-il après la création ou avant ? C’est de la nuance à l’état pur. Oh, comme les sons me parlent ! Et comme ils éclairent.

Minouche ? le chat ? qui marche sur le piano ? Manouche ? Le musicien des rues ? Une belle évocation à nouveau qui clôt en beauté.

Le pianiste Baptiste Bailly a produit là une musique d’exception. Elle est tout sauf ennui. Elle a la beauté des œuvres contemporaines, quand elles ont tout ingurgité de leurs prédécesseurs et qu’elles livrent leur nouveauté salutaire. Coup de chapeau aux trois artistes qui, je l’espère, trouveront avec cet opus, des scènes, ouvertes, multiples et accueillantes.

Ont collaboré à cette chronique :

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