Sélection CD février 2026 « D’hiver … et variés » (3/3)

Sélection CD février 2026  « D’hiver … et variés » (3/3)

Du blues et du nerf

On avait terminé 2025 en s’étonnant du peu de propositions d’obédience Blues. En voilà enfin quelques unes, reflétant à l’instar du Jazz ses différentes nuances. Et si l’on connaissait déjà bien les deux protagonistes -l’un béarnais et l’autre maori-, formant ici Atua Blues qui offre un beau panorama du genre en mêlant soul, gospel, R&B, country et blues-rock, cette sélection révèle aussi trois passionnantes découvertes. D’abord l’Italo-américain Joseph Martone, puis le Breton Antoine Bencharif alias Mô’Ti tëi, deux voix chacune fort singulière pour exprimer un blues folk-rock aussi sombre qu’il mène par catharsis à la lumière. On y adjoint une troisième révélation avec le jeune Suisse d’origine mauricienne Ravi Ramsahye dont le groupe Prototype propose un tumultueux lâcher-prise entre jazz prog’, pop-punk et metal, aussi expérimental qu’étourdissant. Du nerf bienvenu pour s’extirper peu à peu de ce long hiver !

 

ATUA BLUES «Two Roots» (Dixiefrog)

D’un côté, un Béarnais, David Noël, chanteur des Super Soul Brothers, de l’autre un Maori de Nouvelle-Zélande, le guitariste et chanteur Grant Haua, deux artisans du blues et figures du label Dixiefrog habitués de ces colonnes pour leurs productions respectives. Bien que de la même «famille», ces deux là ne se connaissaient pas avant que l’homme du bout du monde rejoigne nôtre «Nono» alias «Feelgood Dave» au hasard d’un concert des Palois à Bordeaux. Les voix sont compatibles, la communion fraternelle, et même si leurs influences musicales sont différentes, ils partagent les mêmes valeurs et le même goût pour les traditions. La fusion de leurs univers semble naturelle pour André Brotzki de chez Dixiefrog qui les incitent à écrire ensemble, alors que les deux nouveaux amis partent ensemble représenter la Toulouse Blues Society au réputé International Blues Challenge de Memphis. Un test plus que réussi qui débouchera sur l’enregistrement à distance de ce premier album d’Atua Blues, condensé de blues acoustique et très organique, de gospel, de country et de soul.

Côté line-up, on y retrouve les fidèles musiciens de Grant Haua, le multi-instrumentiste (claviers, basse, percussions) Tim Julian (également aux manettes du travail studio), le batteur James Bos et Tara Julian pour les choeurs, ainsi que Julien Stantau des Super Soul Brothers à l’orgue. Côté répertoire, essentiellement des titres signés par Grant et trois reprises, à commencer par l’un de leurs favoris communs, avec Amazing Grace, «hit» incontournable livré ici dans une version qui balance, car si bien sûr chant et chœurs sont nimbés du gospel originel, la rythmique est clairement du registre soul-R&B. Avec son tempo rapide et sa guitare, River Blues verse dans le country-folk, puis sur Hard Lovin’ Woman, la track-list prend du nerf avec la fameuse voix percutante de Nono.

Le déroulé continue de délivrer un beau panorama des diverses nuances du blues, de la ballade blue-folk de I get the Blues  à la country guillerette de My Sweet Lord emprunté à George Harrison et où se croisent les langues occitane et maorie, du boogie-blues de No Competition avec son intro de Clavinet, sa ligne de basse et sa guitare en attaque, aux riffs nettement rock de Suck it up. Autre standard à l’affiche, Rose nous fait retrouver la profondeur d’un blues originel plus plaintif avec ses chœurs blues-gospel, quand le blues-rock de la compo Fisherman s’inscrit dans le versant sombre du genre. A l’inverse, Who’s gonna change my soul rayonne d’entrain soul-R&B, et What have we done en clôture, aux sonorités cette fois plus pop, fait ardemment balancer ce titre soul-gospel.

A l’image de ses deux protagonistes, voilà un album des plus attachants pour ceux qui apprécient le blues dans toute sa grande diversité sonore.

 

JOSEPH MARTONE «Endeavours» (Rivertale Productions/ Absilone / Inouïe Distribution)

On avait raté son premier opus «Honey Birds» paru en 2020, mais on se rattrape aujourd’hui en ayant un franc coup de cœur pour son retour avec «Endeavours», le dernier album de l’Italo-américain Joseph Martone. De nouvelles compos co-écrites avec son vieil ami Ned Crowther (The Fernweh, Smokey Angle Shades) et bénéficiant de la production soignée des Canadiens Mike Dubue et Taylor Kirk du groupe blue-folk Timbre Timbre, où le chanteur impose son style en puisant dans les sonorités de ses deux cultures. Un univers complexe et tumultueux qu’il explore et expose dans des chansons narrant un parcours de vie douloureux, mais où la noirceur laisse entrevoir, au delà de cette face sombre, une belle lumière qui nous touche.

De toute évidence, cet album enregistré entre l’Italie, le Québec et le Canada ravira par ses sonorités et par la voix du bonhomme ceux qui aiment aussi bien Nick Cave, Léonard Cohen, Tom Waits, Calexico ou Billy Idol, mais aussi parfois la face torturée de Bowie, tout comme les ambiances cinématographiques  soulignées par son illustre compatriote Ennio Morricone.

C’est le cas dès l’intro avec Overboard où l’on est saisi par une voix abrasive soutenue par un piano appuyé et une guitare rappelant les westerns de Sergio Leone. La voix caverneuse sur l’obscure Saint Marie se confond avec celle de Cohen, avant que l’on soit envoûté par celle des choristes Rebecca Noelley et Marianna d’Ama sur la balade bluesy Time is a Healer.

Slowly mais tout aussi sombres, le déchirant Bright Morning Doubt rappelle Bowie, comme encore le titre éponyme Endeavours mâtiné de Cohen, entre la basse de Francesco Giampaoli, la batterie de Fabio Rondanini (de Calibro 35) et un piano à la mélodie rédemptrice.

Le court Lying Low fait le lien entre ces divers influences (de Cohen à Morricone) entre blues et country, quand True Times sonne plus eighties par ses synthés. On aime beaucoup les effets de son rock-psyché et les superbes chœurs de On the Mend, toujours livré sur un tempo alangui, puis au final Wounded Love, blues à tendance pop-rock qui, comme le titre d’ouverture, par le traitement de son de la guitare et des chœurs mais aussi dans le phrasé de Martone, nous renvoie à l’époque d’un  Billy Idol.

Une intéressante et bien prenante découverte !

 

MÔ’TI TËI «ANT 1: the scam of the mystical cicadas» (ZRP-Kuroneko/ MTT Production)

Là encore, on découvre un artiste (pourtant révélé dès 2021) par ce second album qui sera dans les bacs le vingt mars prochain, et là encore marqué par des blessures intimes exprimées dans des textes plutôt graves et profonds, noirceur balayée par un souffle rythmique puissant où la guitare tient la barre.

Derrière ce pseudo intrigant comme le titre de l’opus dont la pochette sombre semble montrer une transhumance d’humains semblable à des colonnes de fourmis, se cache Antoine Bencharif, un quadra rennais autodidacte et inclassable, multi-instrumentiste (guitare, banjo, percussions, harmonium, chœurs) et chanteur atypique qu’on jurerait venu de Grande-Bretagne plutôt que de Bretagne tant il est imbibé d’un son british seventies. S’il ne renie pas ses racines solitaires, l’artiste signe ici un projet plus collectif, placé sous la patte pertinente de Marlon Soufflet (enregistrement et mixage) et convoquant la basse de Morvan Prat-Cherhal et le sax d’Erwan Salmon.

On est donc épaté par le résultat de ce travail artisanal très abouti, réalisé dans le cadre singulier d’une salle de spectacle de Rochefort-en-Terre transformée en studio éphémère, où l’acoustique naturelle s’est mêlée à l’authenticité de l’instant.

Entre folk-rock et blues mystique, voilà en effet un road-trip sensoriel intense et vibratoire qui repose sur la forte personnalité d’un incroyable chanteur, magnétique, incarné, et qu’on sent à fleur de peau. S’il est difficile à situer, on le classera d’évidence dans le sillage d’un Jeff Buckley auquel il ne peut que nous faire très souvent penser.

Des ballades où chant et guitare naviguent entre folk et blues (My Deaf Friend, Holding Time…) où la douceur ambiante dégage quelque chose de plus tribal (Real Vertigo) mais aussi une sorte d’urgence rageuse par son énergie bien rock (The best song I write, Decline, The Point). Toujours avec cette couleur sonore très anglaise, autant de titres entêtants et frappés d’une mystique insondable qui ne peut que nous marquer tout du long, jusqu’à l’ultime et bien nommé Our Rage, titre le plus long (six minutes) et pépite blue-folk aux vocaux magnifiques, un morceau absolument superbe qui achève de nous convaincre qu’on tient là sans nul doute une très grande révélation.

 

RAVI RAMSAHYE PROTOTYPE «Sunglint» (Neuklang / Bigwax Distribution)

Encore une totale découverte, encore par un second album…Et une preuve supplémentaire de la vitalité de la scène suisse, puisque ce dernier arrivage  provient de nos chers voisins genevois.

Tout est parti de la chambre d’un adolescent d’aujourd’hui dont l’esthétique musicale est autant nourrie par l’énergie de la pop-punk que par les atmosphères sonores des jeux vidéos. Une chambre que le guitariste d’origine mauricienne Ravi Ramsahye a transformée en laboratoire d’expérimentations où ses influences dialoguent à la fois avec le jazz introspectif et progressif comme avec les riffs rugissants du metal. Garçon de son époque, baigné de midwest emo et de la culture japonaise héritée des mangas et autres consoles Nintendo, il utilise ces sous-genres typiques de la Gen’ Z pour repousser les limites de son instrument en usant d’accordages alternatifs, de polyphonies asymétriques et de tapping. Fasciné par les métriques impaires et le «math rock», il trouve sa fluidité dans l’irrégularité, et cet opus conçu avec son groupe bien nommé Prototype (avec Benoît Gautier à la basse, Nathan Triquet aux drums et Théo Hanser au sax et synthés) a tout du concept-album par les titres évocateurs des morceaux comme par  la symbolique quasi ésotérique de l’art-work ornant la pochette.

Sunglint donc, le reflet du soleil dans l’eau, est un tumultueux lâcher-prise sonore et le titre éponyme en intro magistrale en démontre la folle mécanique. Entre la rythmique basse-batterie, les riffs de guitare et la mélodie du sax ténor, le son est ample et ça pousse bien rock. On sent le feu qui couve dans l’ardent Fissure, avec toujours une belle dynamique jazz-rock, sax en avant et batteur qui distribue généreusement, deux éléments encore activement présents sur Etheral Clouds où la gratte n’a rien à envier au hard-rock.

La dynamique incandescente ne faiblit jamais au fil de Distant Glow puis d’Iris Cirrus, et il faut attendre le septième titre plus apaisé, Lakaz, pour voir poindre une légère accalmie. On appréciera particulièrement l’aérien Cathartic Entropy, plus atmosphérique et nuancé, bien qu’il finisse par s’emballer par une batterie nerveuse et un sax acéré, avant de nous achever avec Fields, long titre étiré à sept minutes, entre son du metal et esthétique free-jazz. Mais un chaos savamment orchestré et maîtrisé, où l’énergie propulsée et notamment du sax n’est pas sans nous faire quelque part penser à celle d’un Donny McCaslin, la guitare en plus. Dans tous les cas, voilà une jeunesse fougueuse et flamboyante qui ne laisse pas indifférent. A découvrir !

 

 

 

 

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