Sélection CD Janvier 2026 « D’hiver … et variés » (1/3)

Sélection CD Janvier 2026  « D’hiver … et variés » (1/3)

La trêve des confiseurs aura été de courte durée et les «bons faiseurs» n’auront guère hiberné puisque ce début d’ année voit déjà poindre de nombreux albums tous azimuts. En voilà un premier aperçu, avec au menu un batteur, un guitariste, un big-band qui met à l’honneur une pléiade de pianistes actuels, et un duo fraternel versé dans le vintage, épaulé par quelques invités de renom.

ARCHIBALD LIGONNIÈRE «A New Home» (Les Enharmonies / Inouïe Distribution)

Homme de l’ombre entendu derrière de nombreux artistes, de Scott Henderson à Richard Bona, en passant par Nicolas Folmer ou Axel Bauer, le batteur- percussionniste vendéen Archibald Ligonnière avait certes déjà co-fondé le trio de jazz-fusion Phonic Nomads avec Benjamin Petit et Romain Labaye, mais c’est durant la période des confinements qu’il a ressenti le besoin de s’affirmer dans un projet pleinement personnel. À défaut de partir s’installer à Los Angeles comme envisagé avant que le monde ne s’arrête, il a choisi de construire son propre studio, une « maison musicale » cosy et inspirante, cette « new home » qui donne aujourd’hui un nom à son tout premier album en tant que leader.

Et s’il a voulu créer une musique à plusieurs niveaux d’écoute de façon à ce qu’elle soit accessible au plus grand nombre, ses compos souvent longues, à la fois sophistiquées et limpides, tour à tour douces ou fougueuses, restent toujours riches en harmonies comme en textures. Ancrées dans le jazz moderne, mais avec un certain lyrisme, on y retrouve son goût pour la fusion et le travail orchestral qui sont ses marques de fabrique, avec pour ce faire, un quintet de haut vol produisant collectivement un son magistral qui ouvre de larges paysages.

Le titre éponyme en ouverture, après une intro élégante, étire sa majesté élégiaque sur plus de sept minutes, avec en feat. Louis Guignier (marimba, vibraphone) et offre de belles embardées de Stéphane Guillaume (sax et flûte). Un souffleur encore très en avant sur The Ark, à la fois puissant et mélodieux, avec sa rythmique jazz-rock développée par le batteur et le réputé bassiste Gildas Boclé, avant un solo éthéré du redoutable guitariste Tom Ibarra.

Plus intime et apaisant, porté par le piano de l’excellent Jean-Yves Jung, Into my World a la douceur d’une ballade instrumentale très chantante où se mêlent les vocalises de Kim Colett en feat. Un titre qui frôle les neuf minutes, et à l’élan d’ensemble presque sixunien, mais sans sa patte afro.

C’est encore le piano, très contemplatif cette fois, qui sert la virgule transitoire Toluca Lake, avant que l’on retrouve l’esprit fusion sur Five Headed Hydra et sa mélodie lyrique portée par le piano et la flûte. La voix de Kim Colett revient se fondre dans la guitare véloce de Tom Ibarra sur The Spinning Top pour un jazz-rock toujours très lyrique, précédant Pleiades’ Birth qui clôture l’opus de manière plus onirique avec une jolie flûte sur fond de synthé, puis un final très appuyé.

Un premier album en forme de premier coup de cœur pour démarrer l’année !

 

LOUIS MATUTE «Dolce Vita» (Naïve / Believe)

Dès « Our Folklore » qui nous le révéla en 2022 avec son Large Ensemble, on avait accroché en décelant chez le jeune guitariste genevois Louis Matute un style et un univers singuliers, où ses origines honduriennes influaient d’évidence la couleur de son jazz, confirmé encore deux ans plus tard avec « Small variations from the previous day ». Toujours entouré des mêmes talents franco-suisses, alors que l’intitulé Large Ensemble a cette fois curieusement disparu, il revient en ce début d’année avec un nouvel album signé désormais chez Naïve, ce qui explique sans doute sa plus large exposition médiatique et le bel intérêt critique qu’il suscite. Et si sa route l’a conduit en Espagne, à Cuba, au Costa-Rica et bien sûr, au Honduras, c’est au Brésil qu’il a fini ce « Dolce Vita », avec la participation de diverses voix comme Joyce Moreno, Dora Morelenbaum, Rico TK, mais aussi de la parisienne Gabi Hartmann.

Avant de parler de la forme, parlons un peu du fond, car derrière l’ironique titre (« Dolce Vita ») se terre en fait l’histoire plus sombre de la famille Matute (prononcer Matuté), notamment de l’exil forcé de son grand-père face à la dictature hondurienne, dans cette Amérique latine des seventies à la solde de chefs militaires corrompus par l’impérialisme de grandes compagnies notamment américaines. À l’heure où le Vénézuela par exemple et les visées de Trump en particulier font l’actualité, cet album en forme de quête d’identité prend dès lors une tournure plus engagée.

Ainsi de Santa Marta en ouverture où l’on accroche d’emblée à son groove feutré sur un ostinato de guitare, titre cuivré par le sax de Léon Phal et la trompette de Zacharie Ksyk, rappelle le massacre commis en 1928 dans les bananeraies de cette région caribéenne de la Colombie. Son motif mélodique se propage en étant directement enchaîné à l’explicite Le jour où je n’aurai d’autre désir que de partir, une réminiscence portée cette fois par le piano d’Andrew Audiger.

Sur une même ligne rythmique, avec le drumming constant de Nathan Vandenbulcke, le court et shunté Nào me convém nous fait tendrement chalouper dans la douceur vocale de la nouvelle égérie de la chanson brésilienne, Dora Morelenbaum. On est ensuite suspendu à la planerie contemplative Les veines noires de son cou, avec le space sound d’une guitare sur fond d’orgue, avant de retrouver, notamment via des percussions rageuses, une rythmique plus latino pour Tegucigalpa 72, épisode historique d’un coup d’état au Honduras quand la dictature reprend le pouvoir et que le grand-père de Louis, alors ministre de l’économie depuis un an, s’exile avec sa famille d’abord à Lima, avant d’atterrir à Genève pour devenir ambassadeur de la mission hondurienne.

O que é o amor ? revient au groove tranquille d’une bossa cool avec le chant de Joyce Moreno, la guitare offrant une rythmique plus funky avant un beau solo de Phal au sax. Une guitare électrique au son nettement plus rock pour introduire Gringolandia, titre qui brinquebale entre les genres rock, jazz, groove.

Passé I’ll see you soon avec la voix de Rico TK en spoken-word, le titre éponyme Dolce Vita, plus speed, revient à une rythmique latino avec des cuivres intenses lorgnant vers l’afro-beat, avant que ce foisonnant album, confirmant l’avènement de Louis Matute parmi les grandes révélations du jazz européen, ne s’achève dans la douceur apaisante du très court Lencois de chuva entonné par la sensuelle Gabi Hartmann.

 

LEO JEANNET & PANORAMIC PROJECT «Piano Extended» (Pousse-Pousse Production / Inouïe Distribution)

Nous avons quitté à l’automne dernier le trompettiste et compositeur Léo Jeannet avec les joyeux drilles de Tigres et Canapés, le revoilà ces jours-ci avec une autre de ses formations, le Panoramic Project, big-band de jazz moderne alignant onze pupitres masculins (cuivres, bois, trio rythmique guitare-basse-batterie) pour un projet très panoramique, c’est le cas de le dire. « Piano extended » vise en effet à explorer la nouvelle vague des pianistes de jazz français aux univers singuliers, dont pas moins de sept se succèdent ici, tant comme compositeurs / compositrices que solistes. Aux côtés de Léo, le sax baryton Guillaume Guedin se partage les arrangements de ces compositions choisies dans le répertoire des invités parmi lesquels quatre musiciennes. Certains nous sont connus, d’autres moins ou pas du tout, ce qui permettra à l’auditeur de les découvrir au fil de ces sept plages, toutes très longues, où se succèdent des climats fort contrastés. Et si les nombreux cuivres apportent à chacune une belle unité orchestrale, on pourra être partagés quant à leur ressenti, certaines étant, disons-le, très (trop) cérébrales pour le néophyte (et pas que). Les goûts et les couleurs…

C’est Enzio Carniel qui ouvre l’opus par un Arc de dix minutes, visiblement très écrit, pièce que l’on jugera plutôt funèbre dans l’ensemble, malgré quelques beaux éclats en son cœur, et notamment un solo de Léo à la trompette. De même durée, Eileen de Sandrine Marchetti n’a guère capté mon oreille, si ce n’est l’intervention chantante d’Ivan Quintero à la guitare jazz. Quant aux Nuits d’Avril d’Estreilla Besson, résolument contemporain et pas des plus heureux non plus, on aura décroché avant le terme de son quart d’heure !

Sans nul doute beaucoup plus facile d’accès, on préférera largement la belle mélodie de Padjambel qui chaloupe sous les doigts de Clelya Abraham qui ajoute ses vocalises scattées à cette pièce très orchestrale où swinguent les cuivres, comme ils le font encore de manière haletante, telle une B.O. de Lalo Schifrin sur Haz, proposé par Alexis Bajot-Nercessian, pianiste au jeu très véloce. Des cuivres qui se font nettement plus doux pour la pièce romantique et lyrique de Delphine Deau bien nommée Contemplation. Il faudra attendre la dernière plage -notre préférée- pour avoir enfin du groove, avec cette fois un Fender Rhodes sur le 13h11 (qui tient son nom d’un horaire de TGV Toulouse-Paris) du toujours passionnant Etienne Manchon, titre prestement arrangé par Guillaume Guedin, avec un tempo marqué par la batterie de Pierre Demange et la contrebasse bien timbrée de Thomas Julienne.

A noter, en parlant de goûts et de couleurs, la belle couverture très symbolique de cet album (dont la création graphique n’est pourtant pas créditée…), où les touches noires et blanches de piano forment autant d’escaliers labyrinthiques débouchant chacun sur un univers à découvrir. Les curieux pourront toujours en pousser les portes…

 

THE HONNET BROTHERS «D&A» (Benart Records)

Bien qu’ils aient joué avec des artistes aussi éclectiques qu’Eddy Louiss, Casey Benjamin, China Moses, Louis Bertignac ou encore pour le Touré Kunda Heritage, on avoue ne pas connaître les frères Honnet, Anthony (orgue et Mini Moog) et Davy (batterie) originaires de Troyes et fils d’un pianiste-organiste qui tenait une école de musique. Ce qui explique que ces deux frangins ont été biberonnés dès le plus jeune âge à toutes sortes de musiques, du jazz-fusion au funk en passant par la world et l’électro.

C’est à l’issue de la période Covid qu’ils ont décidé de lancer leur propre duo dont le tout premier album paraîtra le six février prochain, frappé de leurs initiales et offrant dix compos à l’esthétique résolument vintage, comme peut d’emblée le laisser supposer le graphisme très seventies de la pochette et leur look tendance freaks brothers. Mais ils ne sont pas souvent seuls dans cette aventure, puisque plusieurs invités de renom les accompagnent au gré des titres aux noms souvent facétieux.

On entre par exemple dans l’opus par La Trap Couillon qui donne le ton, trap-rock flamboyant aux teintes sépia rappelant bien l’époque rock prog’-fusion, avant un Rose Piss In très syncopé et plus funky. Le rythme speedé et le gros son du synthé basse donnent de la frénésie à Da Flonk qui se pare du mythique trombone brownien de Fred Wesley. Comme un road-trip intemporel bien que toujours bien marqué seventies, le très carré IV Chord Junky croise le jazz-rock fusion au blues avec la guitare du non moins illustre Robben Ford.

Passé le très slowly Hangover avec un orgue façon Procol-Harum et dont la mélodie nous semble du coup très familière, c’est une autre figure de la guitare, Jean-Marie Ecay, qui vient astiquer le boogie-jazz de 6/8 Collectif. La batterie de Davy Honnet ne faiblit pas et la frénésie se poursuit sur Tafetol où le sax de Philippe Sellam (No Jazz) vient souffler sur les braises, comme il fera encore pour l’Afrobit en clôture, aux côtés du trompettiste allemand Christian Altehülshorst, sur cet afro-funk porté par un gimmick de l’organiste qui dérape aussi à donf sur la molette du synthé. Une touche world qu’apporte déjà précédemment le percussionniste Stéphane Edouard (Sixun) à Totale Mandingue, tandis que Purple Lips avec son vocoder fait résolument une incartade dans le disco-funk des eighties, genre qui connaît un certain revival depuis quelques temps.

Quelle que soit la tendance abordée, il n’y a certes rien de révolutionnaire en matière d’originalité dans tout ça, mais assurément de la liberté et du plaisir en partage qu’apprécieront les amateurs de bons sons vintage. En toute « Honnêteté », c’est le cas de le dire !

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