Pianos & Co
Quatre merveilleux pianistes illuminent ce printemps dont trois sont des habitués de ces colonnes. Avec un Enrico Pieranunzi en duo avec le guitariste Bebo Ferra pour revisiter le répertoire de Bill Evans, un Jean-Pierre Como tout aussi romantique pour marier, lui aussi en duo, le classique au jazz avec le délicat saxophoniste Javier Girotto, auxquels on ajoute le premier album tout en séduction de Cécile Brocas puisque la jazzwoman est portée par une belle équipe de pointures dont le pianiste Fred Nardin qui en signe les fins arrangements. Mais honneur d’abord à une magnifique découverte, avec celui du pianiste marseillais Patrick Cascino en trio qui nous a particulièrement conquis.
CASCINO TRIO «Follow the River» (Binaural Prod. / Absilone)
Le vivier de nos pianistes de jazz semble décidément intarissable et c’est toujours un bonheur que d’en découvrir régulièrement qui manquaient encore à nos tablettes. Après un gros coup de cœur l’hiver dernier pour Cyril Benhamou et son album «H.O.T» (voir ici), en voilà un autre tout aussi craquant qui ravira les fans de trio jazz. Bien qu’il ait déjà été primé pour ses deux premiers opus (Trophée du Jazz de la Côte d’Azur en 2015 pour «Safara», et Coup de cœur Jazz SACEM en 2020 avec «From the Inside Out»), on ne connaissait pas encore le Marseillais Patrick Cascino, formé au célèbre Berklee College of Music de Boston, avant la parution ces jours derniers de son troisième opus «Follow the River» qui nous a vraiment enchantés. Avec ses deux compères très polyvalents, le contrebassiste Charly Tomas et le batteur Luca Scalambrino, comme lui bien branchés sur les musiques du monde -notamment africaines et latines-, ce pianiste de la convergence signe ici neuf compos originales aux références multiples, toujours marquées d’une grande rigueur harmonique.
Le titre éponyme en ouverture, au débit rythmique très alerte, dévoile la force mélodique d’un compositeur éminemment lyrique, à l’écriture poétique et souvent introspective malgré la belle énergie déployée. Sa délicate sensibilité nous chope sur Figlio Mio où il saupoudre une pluie de notes, avant de s’envoler sur l’onirique et plus solennel Morning Walk, toujours enveloppé par des baguettes claquantes et la prégnante rondeur de la contrebasse.
Passé l’explicite Groovy Planet plus syncopé et qui balance de manière carrée, on retrouve le lyrisme de ses touchantes mélodies, d’abord sur le long (8 mn) Marie-Lucie avec le grave d’une contrebasse jouée à l’archet, et où résonne la mémoire des peaux, du bois et de la transe dans un final percussif après une reprise plus latine qui lorgne vers la samba. Puis sur la superbe Lilou Song et sa douceur délicate, une mélodie émouvante qui n’est pas sans rappeler Satie. Un titre qui s’enchaîne sans transition à Los Caballos, porté par une rythmique andalouse au tempo ardent et dont le final mêle swing et flamenco. Plus léger, Il Pesacatore Sull’acqua ouvre des espaces oniriques amenant progressivement du groove, avant que ce passionnant album ne se referme sur Monsieur Charles, d’abord teinté de latinité puis développé bien dans l’esprit du jazz contemporain des trios comme E.S.T.
C’est en tout cas sans ambages que l’on suit tout du long le cours de cette rivière musicale, où l’on se laisse emporter avec un vrai bonheur.
ENRICO PIERANUNZI & BEBO FERRA «Evanscape» (Bonsaï Music / Idol / L’Autre Distribution)
En matière de lyrisme pianistique, plus besoin par contre de rappeler celui d’Enrico Pieranunzi qui nous enchante depuis un demi-siècle par la délicatesse de son toucher, son phrasé lumineux et la sensibilité souvent mélancolique avec laquelle il aborde son clavier, qu’il s’agisse d’honorer les grandes figures de son panthéon personnel -des classiques comme des jazzmen- ou de livrer ses propres compositions avec le même raffinement. On a pu encore en juger lors de son passage en trio au Saint-Fons Jazz Festival l’an dernier où, entouré de Diego Imbert et Gautier Garrigue, il nous a ravis avec son bien nommé programme Fauréver (voir ici).
Et ce ne sont pas ses soixante-dix-sept printemps qui vont restreindre la passion du maestro pour les ballades intimistes, comme en témoigne encore ce tout nouvel album à paraître le vingt-quatre avril prochain où le pianiste qui en a déjà signé près de quatre-vingts (!) en leader s’associe à son compatriote transalpin Bebo Ferra, lui aussi réputé pour sa virtuosité et son élégance. Figure du jazz contemporain,ce guitariste qu’on a déjà pu entendre avec d’autres pointures italiennes telles Enrico Rava, Franco D’Andrea ou Paolo Fresu, avoue par ailleurs de belles affinités électives avec les pianistes, et particulièrement Enrico Pieranunzi avec lequel il partage une admiration sans bornes pour la musique de Bill Evans.
D’où la réalisation passionnée de ce bien nommé «Evanscape» entièrement dédié au légendaire pianiste américain, album abordé par la formule minimaliste du duo (qui s’adjoint cependant la contrebasse de Diego Imbert pour deux titres), mode qui s’apparente à une conversation intimiste pour tracer un portrait impressionniste du génial Evans dont le langage expressif alliait à la fois charme et cérébralité. Avec un naturel qui n’empêche jamais le raffinement, les deux complices revisitent ainsi un répertoire exclusivement composé de ballades langoureuses et élégiaques, autant de mélodies mélancoliques où les harmonies sont toujours sophistiquées mais où le lyrisme poétique des protagonistes privilégie la légèreté à l’emphase.
De la douce berceuse Dreams and the morning en ouverture à la quiétude de Passing Shadow, en passant par Song for Helen et son ambiance de piano bar où la guitare chante comme du Benson, on reste dans un registre coolissime, jusqu’au romantisme nostalgique d’Incanto signé du guitariste. La belle mélodie d’Il Girardino di Anne en toute logique conforte cette unité atmosphérique, avant que le piano résolument jazzy insuffle du swing à Very Early. Mais la douceur sensuelle se réinstalle bien vite dès Twoliness, puis sur l’explicite Siren’s Lounge effectivement très lounge bar durant six minutes où l’on apprécie le fin tricot des cordes. La mélodie mythique de Once Upon a Summertime (Un Eté 42 de Legrand/ Barclay) ne déparera pas, avant le plus guilleret Calling Enrico, clin d’oeil du guitariste à son compère, où le son nous place au plus près du trio puisqu’on y entend claquer les doigts de Diego sur son manche. Le titre éponyme vient conclure cette ravissante escapade en terre évansienne, thème pétri d’une élégance dont les auteurs ne se seront jamais départis au fil de cet opus sans aucun débordement.
JEAN-PIERRE COMO & JAVIER GIROTTO «Parfum d’Azur» (L’Âme Soeur Production / Idol / L’Autre Distribution)
S’il fait ici une petite infidélité au label Bonsaï Music dont l’écurie compte quelques beaux spécimen de pianistes parmi lesquels Pieranunzi précité, c’est sur son propre label que l’on retrouve l’ami Jean-Pierre Como qu’il est lui aussi inutile de présenter tant cette figure nous est depuis longtemps familière. Outre ses origines italiennes, il partage d’ailleurs avec son aîné transalpin les mêmes prédispositions, à savoir cet art subtile de mêler bases classiques et jazz, avec un toucher aussi empreint de finesse qu’il sait être ardent pour exprimer et transmettre avec beaucoup de romantisme sa perception de la musique. Il est peut-être plus nécessaire de rappeler ici le profil de Javier Girotto que j’avais pour ma part découvert au Rhino 2013 à l’occasion d’un autre duo avec l’accordéoniste Luciano Biondini, Italien lui aussi, célébrant les noces du jazz et du tango. Saxophoniste (et flûtiste) argentin bien que natif de Cordoue, passé par la célèbre Berklee School of Music de Boston avant de s’installer ensuite en Italie, cet artiste à part et réputé pour sa pureté de son et le lyrisme exacerbé de son phrasé, a démultiplié les collaborations avec de grands jazzmen comme Randy Brecker, Anouar Brahem, Rosario Giuilani ou encore Enrico Rava. Mais s’il est aussi passé un temps par l’ONJ, c’est sans doute avec son célèbre et novateur quartet Air Tango qu’il sera le plus prolifique, signant quelque dix albums en quinze ans.
C’est donc aujourd’hui avec lui que Jean-Pierre concrétise un vieux désir, celui d’instaurer avec ce magnifique souffleur un dialogue musical où les deux virtuoses se répondent enfin dans une même respiration, pour un mélange rare de douceur, d’expressivité et d’interactions jubilatoires. Et si la musique est à la fois très écrite et pourtant très libre en laissant beaucoup de place à l’imagination -comme le vocabulaire du jazz le permet sans pour autant altérer l’élégance du romantisme classique-, c’est avant tout le son qui au cœur de ce projet. Raison pour laquelle, afin de capter au mieux l’essence de cette rencontre magique, l’enregistrement s’est déroulé dans une salle du couvent des Dominicains à Saint-Emilion, que Jean-Pierre avait précédemment repérée en y jouant lors du Festival. Un lieu à l’acoustique grandiose, où chaque note trouve son propre espace, mais aussi empreint d’une dimension spirituelle très marquée.
Et le joli titre donné à cet opus «Parfum d’Azur» (sorti la semaine dernière) reflète bien en effet la poésie des titres qui le parsèment, et proposés par l’un et l’autre des instrumentistes. Pour Jean-Pierre, Une étoile pour danser en ouverture, poésie légère égrenée dans un mouvement gracile et gracieux au tourbillon aérien. Plus sombre et nostalgique sur un piano classique, les mouvements circulaires de Punto Finale signé Javier ont le souffle d’une valse lente. Tout autant d’obédience très classique, la longue plage (dix minutes) de Léa et la Symphonie des rêves proposée par le pianiste voit d’ailleurs un saxophone qui pourrait tout à fait ici être un violoncelle. Le lyrisme mélodique et la délicatesse romantique des thèmes transparaissent encore dans les compos successives de Javier, d’abord Chopiniana puis Dos de Abril, avant que l’on soit totalement charmé par la superbe finesse et la quiétude méditative émanant du titre éponyme Parfum d’Azur.
Si la mélodie de la Danse des murmures -encore un titre d’une belle poésie- peut facilement donner envie de chantonner, la gravité imposée par le souffle du baryton sur Wonderland qui suit n’en est pas moins séduisante, et l’on apprécie son développement plus jazzy. Avant que ce soit une co-composition des complices, l’explicite À la part des anges (on est à Saint-Emilion et les amateurs de vin en comprendront la signification…) qui vienne clore le chapitre, déroulant sur sept minutes sa légèreté très contemplative avec un soprano qui s’apparente à une clarinette. Mettez-vous donc au parfum (d’azur), et laissez-vous enivrer !
CECILE BROCAS «That was a Dream» (Continuo Jazz)
Un album de chanteuse dans une sélection spéciale pianistes ? Oui, car ce bel opus est drivé par Fred Nardin qui en signe les arrangements subtiles et décalés. Une valeur sûre s’ajoutant aux nombreux attraits de ce disque qui nous révèle un talent jusqu’ici dans l’ombre, même si les Parisiens ont peut-être une avance sur nous puisque Cécile Brocas écume depuis sept ans les clubs de jazz de la capitale. Etonnant parcours pour cette ancienne choriste professionnelle formée à l’American School of Music et qui a travaillé aussi bien avec Kassav, Yannick Noah, Kerry James, Isabelle Boulay, Sara Lazarus ou dans le Chœur Gospel de Paris. Autant dire une solide expérience dans la chanson, le jazz, la soul et le R&B, tout en ayant exercé comme soignante puisque la dame est par ailleurs kiné !
On pourrait également s’étonner de ne voir sortir qu’aujourd’hui ce premier album étant donné qu’il a en fait été enregistré en 2022, mais la jeune quadra a du dans la foulée se mettre en pause pour accoucher de son premier enfant, soit deux jolis bonheurs consécutifs.
Qu’importe le décalage dans le calendrier, ça valait le coup d’attendre un peu avant de livrer enfin à nos oreilles ce disque qui concrétise son rêve avec un titre approprié emprunté à Monk, et où l’on retrouve en plus de Fred Nardin, une brochette de pointures dont le batteur Romain Sarron (qui comme lui travaille aussi pour Obispo), le soufflant au lyrisme appuyé Baptiste Herbin au sax, Fabien Marcoz à la contrebasse, le non moins remarquable Hugo Lippi invité sur deux titres, et le percussionniste Inor Sotolongo. Soit une équipe de jazzmen accomplis pour porter ce florilège de standards revisités, issus pour la plupart du Great American Songbook, auxquels s’ajoute une compo originale signée de Philippe Powell sur un texte de Jesse Harris.
Thélonious Monk donc, avec ce Monk’s Dream en ouverture où le trio rythmique entre dans le vif du sujet avec un drumming ardent, des solos de piano et de sax, dans un montage général au cordeau et où le phrasé jazzy de Cécile dévoile une voix bien en place. On retrouve ces deux mêmes solistes prenant le lead à tour de rôle sur You’d be so nice to come home to au swing primesautier, emprunté à Cole Porter dont on entendra aussi plus loin Love for Sale avec un beau chorus de Baptiste.
La chanteuse qui n’est pas -on l’aura compris- une débutante, n’est jamais dans la démo et l’on apprécie beaucoup que sa voix au naturelle ne souffre d’aucun maniérisme, comme pour la longue version française de Que feras-tu de ta vie ? où elle exprime les mots émouvants de Michel Legrand avec une langueur sensuelle, dans la résonance boisée de la contrebasse qui s’immisce à pas feutrés. Une sensualité qui se prolonge sur la compo de Philippe Powell -autre grand pianiste- All I’ve ever really wanted, balayée tout en douceur par Romain et où, une fois encore, on se laisse charmer par un sax aussi chaleureux qu’expressif.
Passé le swing du bien nommé It’s Crazy (Timmie Rogers), la guitare jazz d’Hugo Lippi vient ourler la cool ballade Skylark (Hoagy Carmichael) sur un piano plus bluesy, avant que l’ambiance très slowly reprenne de plus belle, d’abord avec Social Call (Jon Hendricks) où le saxo répond à la voix par un long chorus, puis sur Peace d’Horace Silver où Fred s’est de façon imprévue mis à l’orgue qui traînait dans le studio, et où l’on réentend de manière discrète la fine guitare d’Hugo Lippi. Il retrouvera son piano pour caracoler sur The song is You (Oscar Hammerstein), titre en haut débit délivrant un swing endiablé, avant que l’opus s’achève en mettant à l’honneur, après Legrand, un second Français, puisque Cécile reprend de sa voix claire et suave La muraille de Chine, incontournable tube d’Henri Salvador qui ici, rappelle curieusement par moment le Cinéma du papa d’une autre Cécile, Claude Nougaro…
