Sons de poids d’avril
Une sélection particulièrement décoiffante pour terminer ce mois printanier et qui par un heureux hasard concerne des musiciens tous issus de nos territoires et alentours. Avec les Lyonnais de Foehn qui confirment allégrement leur virage electro-tek’ tout en se parant pour la première fois d’une voix avec la belle Fleur Worku, et ceux de la fanfarimeuse formation Buck qui, c’est le cas de le dire, envoie du gros bois. Le Bressan d’origine Anthony Jambon, éminent guitariste désormais incontournable, nous épate quant à lui par son concept-album en forme de vaste épopée jazz-fusion livré en double tranche. Et l’on en profite pour y ajouter, plus proche de l’esprit de Foehn, les frontaliers franco-suisses de The Big Tusk pour l’incandescent sound design émanant de leur dernier opus electrorganique.
Foehn « Soleil de Minuit » (Kollision Records, Inouïe Distribution)
Depuis bientôt dix ans déjà, chaque nouvel album de Foehn nous passionne par la maturité du projet, évoluant chaque fois vers de nouveaux (et non « même »…) horizons, sans jamais pour autant perdre l’âme de ce trio ni ce qui fait la singularité de son identité sonore toujours si reconnaissable. C’est bien le cas pour ce «Soleil de Minuit» qui vient de paraître et qui confirme cependant plus que jamais le virage pris par le groupe vers les musiques actuelles, résolument électroniques par la prééminence des synthés et autres effets technologiques. Dénué depuis le précédent «Elements» de l’appellation «trio» qui le connotait purement jazz, Foehn reste pourtant un très efficace triangle instrumental, avec aux côtés du compositeur Christophe Waldner aux claviers, Cyril Billot à la contrebasse et au très prégnant synthé basse, et Kévin Borqué aux drums intenses, toujours aussi impressionnant en matière de jungle-beat, sa marque de fabrique. La vraie nouveauté qui marque cette étape réside surtout dans l’apport jusqu’alors inédit d’une voix, avec la présence pour trois titres qu’elle a écrits, de la jeune chanteuse elle aussi lyonnaise Fleur Worku, que l’on connaît également en tant que violoniste comme nous l’a prouvé ces dernières années son beau travail avec le pianiste Alfio Origlio dans « Human Flow ». Si on ne l’attendait pas forcément sur le créneau des musiques foehniennes, elle s’y révèle merveilleusement à son aise, apportant lors de ses quelques apparitions, une très séduisante sensualité humaine qui se fond tout naturellement dans l’univers techno des machines, tel qu’on a pu le constater lors du live de présentation que l’on a vécu la semaine dernière (voir ici, où nous avons déjà beaucoup évoqué le sujet).
Pour revenir donc à cet opus, c’est le titre éponyme qui lui sert d’entame et où les connaisseurs reconnaîtront d’emblée la patte du groupe. Si Christophe s’en est passé lors du concert, il y a pourtant bien du piano sur ce Midnight Sun qui comme c’est l’habitude alterne fulgurances et accalmies par des breaks radicaux. Une grande valdingue électronique pour un vertige sonore très onirique dont la montée en puissance se pare d’un groove de basse obsessionnel. Le piano à l’instar de la batterie est martial pour amener Moksha, la première compo de Fleur où sa voix peut rappeler Ingrid Helene Hävik, la touchante chanteuse norvégienne d’Highasakite.
Plus atmosphérique bien que croisant jazz et rock avec les digressions électro produites par la molette du clavier, Phoenix qui symbolise la métamorphose du groupe, nous emmène ailleurs par le tourbillon mélodique du piano appuyé par le jungle-beat asséné par Kévin. Passé ACE, plus sombre et résolument tek’, toujours sous une rythmique soutenue et haletante, on s’extasie sur Find your Way, assurément la plus accrocheuse pépite de l’album, nettement plus jazz pop dans le phrasé de Fleur qui rayonne. Avec son refrain génial qui imprime, la voix y est superbement montée avec un doublage de choeurs remarquable.
Plus expérimental mais passionnément intéressant, le bien nommé Old is New offre un étonnant mariage entre baroque et sons actuels, une sorte de Bach sauce électro puisque le clavier sonne d’abord tel un clavecin avant de basculer vers un univers quasi indus’ avec des stridences proches d’une guitare électrique et une grosse tabasse de basse.
On reconnaît encore bien le style de Foehn sur l’alerte Red Castle, avec ses envolées puis ses ruptures. Les synthés dérapent et le rythme prend la cadence d’une transe groovy vertigineuse où les percussions donnent une touche afro à cette musique d’abandon et de lâcher prise destinée au dance-floor. On s’en remet dans la douceur de Lune, troisième compo de Fleur qui y chante au naturel et en français, apportant toute sa sensualité à cette belle mélodie pianistique. Un moment suspendu où «les étoiles dansent pour toi…», et où l’on plane jusqu’à son final scotchant. Un onirisme appuyé que l’on retrouve enfin sur le dernier titre poétique Winter in Yokohama, encore une bien belle compo qui résume cette esthétique typique de Foehn à laquelle on succombe une fois de plus.
(Pour ceux qui n’ont pu assister à la release party lyonnaise au Périscope, séance de rattrapage immanquable le 30 juin prochain au Club de Minuit de Jazz à Vienne, et en plus c’est gratos !).
The Big Tusk » Shrimplet’s Regrets »» (Jazz-O-Tech / Inouïe Distribution)
On découvre ce collectif franco-suisse avec ce nouvel album qui poursuit et approfondit l’imaginaire mythologique creusé dans leur premier opus «It’s Alive» en 2024. C’est l’univers marin qui sert ici de métaphore aux quatre musiciens qui ont ont été nourris depuis la fin du siècle dernier par une culture mondiale composite, traversée d’influences afro-diasporiques mêlant jazz, hip-hop, rock, electro et drum & bass. Le quartet se sert en effet de l’océan comme image d’un théâtre politique pour se pencher sur notre monde contemporain instable et mouvant. En peintre expressionniste, le batteur Nathan Vandenbulcke est le moteur infatigable de cette dynamique entre stabilité pulsative et déflagrations explosives, tandis qu ‘Andrew Audiger aux claviers et synthé basse est le centre de gravité de cette architecture sonore. Il oriente les phases d’impros en étant notamment à l’origine des nombreux samples d’animaux marins disséminés au fil des huit plages proposées. Théo Duboule tient la guitare qui façonne les atmosphères de cet univers oscillant avec versatilité entre sound design teinté d’analogique et solos incandescents au son rugueux, tout en ayant assuré le travail de post-production. Toute une matière electro-organique dont Shems Bendali est l’âme chaleureuse et lumineuse par le souffle mélodique de sa trompette qu’il délaisse parfois, dans les zones les plus abyssales du disque, pour passer aux percussions et intensifier encore sa densité rythmique.
C’est particulièrement le cas sur Krill Bill en ouverture, transe electro-tech’ à la sonorité abyssale, très percussif sur un gros son de synthé basse. Il retrouve sa trompette assez free sur l’onirique Benthos Syndicate qui a quelque chose d’un Léon Phal mais qui pousse et décoiffe avec la présence d’une batterie très intense et d’une guitare bien rock.
Doomer Zone avec un son enveloppant débute par une mélodie plus down-tempo, avant que guitare et trompette en symbiose s’envolent en riffs dévastateurs sur un drumming jungle-beat. On imagine comme cela doit valdinguer en live, à l’instar de Foehn précédemment chroniqué !… Evoluant lui aussi dans d’étranges abysses, la transe techno de Oh Wallace! croise encore percussions, lourde basse synthétique et stries de guitare, tandis que l’énigmatique Ponalitaly nous touche par la présence en feat. vocal de Princess Kalpana sur ce seul morceau chanté mais planant avec en fond une trompette aérienne.
Disons-le cependant, on apprécie moins la froide mécanique très tek robotique de Razorbill malgré la mélodie soufflée par la trompette dans l’esprit d’un autre Suisse, Zacharie Ksyk (Léon Phal, Mohs), ni le sound design indus’ pas très heureux du court titre éponyme Shrimplet’s regrets, plutôt chiant avec son jungle-beat frénétique et sa trompette très free. On préférera l’atmosphère planante de Léhan, plus apaisé avec les vocaux de Nathan Vandenbulcke et les réminiscences afros des percussions et de la trompette, titre qui clôt la demi-heure passé à l’écoute du labo sonore de The Big Tusk, on l’a compris parfois inégal dans ses expérimentations mais suffisamment intéressant pour qu’on y prête l’oreille.
Buck « Animal boisé » (Mangouste Records / Inouïe Distribution)
On connaît mieux les musiciens du fanfaramineux sextet lyonnais Buck, tous pupitres de divers groupes régionaux, qui font régulièrement vrombir leurs cuivres étincelants sur nos scènes et au delà, comme le sax ténor Léo Ouillon (The Buttshakers, Supergombo, Sir Jean & NMB Afrobeat Experience), le magistral tromboniste Simon Girard (Cissy Street, Grand Tabazu, Big Funk BB) ou le sax alto Yann Paulet (NMB), auxquels se joint ici à la rutilante section le tuba de Nans Paulet (Kunta), tous les quatre appuyés par la guitare de Nicolas Mondon (Sir Jean, Da Break) et la batterie de Thomas Pierre (Kunta, Ukandanz). Les revoilà donc aujourd’hui forts de leur troisième album explicitement baptisé «Animal boisé» où la bande de potes dépote à l’envi dans ce nouvel opus cataclysmique, combinant plus que jamais jazz psychédélique et énergie très très rock. Une musique incandescente, panoramique et transversale, composée de rêveries, de projections astrales et de tous les éléments de leur bestiaire cosmique qui décline, dans un large panel de sonorités, tout ce que le cerf symbolise dans la démarche d’un groupe qui sonne ici l’hallali par sa folie sonore bien free et qui fait très m(â)l(e). Entre groove déjanté (Chiru), sonorités blues-New-Orléans où les soufflants brament en rafale (Blackbuck), afrobeat entêtant (L’Homme caribou), pop-rock mâtinée de tech’ (Eikthymir, fontaine cervidée des eaux), la chasse à courre haletante est ouverte (Actéon) et la bête avance à pas feutrés avant de ruer (Mingucéros). Conjuguant mélodie et puissance (Cerf-volant), apaisement temporaire et fulgurance (Heidrun), le sextet nous livre un bestiaire bestial où le cerf envoie du bois, dans une sauvagerie sonore cathartique et jouissive qui va droit au Buck !
On pourra d’ailleurs en juger en live le 2 juillet prochain au Club de Minuit de Jazz à Vienne avant de les retrouver au Château du Rozier à Feurs (42) le 9 octobre dans le cadre du quarante-huitième Rhino Jazz(s) Festival.
Anthony Jambon « Relativity » (Gemini Records / Absilone)
Restons encore un peu chauvins puisque, même s ‘il est bien entendu désormais installé à Paris, il faut rappeler que le guitariste Anthony Jambon qui a débuté par le classique avant de se tourner vers le jazz et les musiques improvisées, est – comme votre serviteur- natif de Bourg-en-Bresse où il a étudié au CRD, avant de rejoindre le CHR de Lyon dans la classe de Jérôme Regard. Il intégrera ensuite le réputé Centre des Musiques Didier Lockwood où il a enrichi encore son jeu déjà remarquable au contact des meilleurs (Codjia, Louvel, Perchaud, Winsberg, Galvin ou Berchadsky). Depuis plus de dix ans maintenant, son jeu cristallin et racé a ainsi fait de ce très discret garçon l’un des sidemen les plus courus de la place, à l’instar de son homologue et nouvelle star Matthis Pascaud. On a ainsi pu le voir et l’entendre entre autres avec Etienne Mbappé, Sly Johnson, Ludovic Louis, Mayra Andrade ou Natasha Rogers lors de son passage à Batôjazz par exemple. Mais Anthony est aussi un talentueux compositeur qui a, en tant que leader, déjà réalisé deux albums, «Precious Time» en 2017 puis «Parallel Worlds» en 2018. Amoureux des voyages cosmiques, il vient de publier en prolongement de ces deux opus cet incroyable «Relativity» où l’écriture très cinématographique de ses mélodies transcrit la perfection de ses intentions toujours très oniriques.
Composé, arrangé et produit par lui-même, ce concept-album sort du lot en proposant pas moins de quatre-vingts minutes de musique, chose devenue bien rare, soit un double CD pour contenir ses (seulement) six longues plages (2×3) ! Il faut dire qu’à part Magma, on a presque jamais vu ou plutôt entendu autant de titres atteignant ou dépassant allègrement chacun le quart d’heure ! Mais si «Relativity» avec son graphisme interstellaire peut faire penser au film Gravity, n’allez pas croire qu’il ne s’agit que d’une vaste planerie psychédélique et scotchante. Conteur d’une vaste épopée où chaque pièce est en soit une fresque sonore, exploration céleste où la notion de temps devient toute relative, cette pleine odyssée poétique alternant quiétude et tempête, extases lyriques et embardées au groove fiévreux, est avant tout un monument de jazz-fusion dans un total lâcher-prise.
Et pour dérouler cette longue quête d’utopie, le maestro s’ est entouré d’un gang de potes complices à la hauteur de l’enjeu, où l’on retrouve là encore des noms devenus incontournables tels que, pour la rythmique, le batteur au drumming intense Martin Wangermée et le jeune bassiste qui monte en suivant les traces de son légendaire papa, Swahéli Mbappé. On y découvre aussi de grands talents moins exposés, comme le remarquable trompettiste Camille Passeri assurant la création des espaces et des textures, et le pianiste Joran Cariou dont les accords veloutés forment des motifs obsédants. Et pour ciseler encore l’esthétique d’ensemble, ce casting de haut vol se pare çi-et-là de quelques guests abonnés du fait, comme le soyeux violoncelle de Guillaume Latil décidément partout, et les vocaux en fond de Natasha Rogers et Bastien Picot.
Sur le concept, « Relativity » évoque donc la théorie einsteinienne de la relativité, invitant chacun à vivre en harmonie sur une planète commune à toutes les espèces. En ouverture, Elevation se veut une utopie pacifique et poétique où la musique a le pouvoir d’élever la conscience humaine. Sur dix-sept minutes d’ambiance très cinématographique où alternent avec un certain lyrisme embardées jazz-rock et accalmies soudaines, on est saisi par la vélocité du drumming et le superbe son de basse de Swahéli, en digne héritier d’Etienne Mbappé et qui fait chanter son manche à la façon d’un Stanley Clarke, notamment dans un long chorus auquel va répondre la guitare qui ravira les adeptes d’un Pat Metheny. Sur le jeu échevelé de Martin, ça joue grave et très vite et l’on est épaté par celui de la trompette qui s’y greffe. Celle-ci est très chantante sur Dark Matter qui suit, tandis que la guitare oscille là entre classique et réminiscence flamenca. Encore une grande fresque d’un quart d’heure mais avec sur cette plage des passages plus sombres, d’où le titre qui évoque la matière noire galactique, aussi inconnue que fascinante. Ce premier disque se conclut par le seul morceau au format standard (proche des quatre minutes) et apaise les deux précédents par sa douceur. C’est Precious, que le guitariste a écrit en hommage à sa petite fille, une mélodie emplie d’amour là encore très chantonnante, et qui a quasiment la solennité d’un hymne.
La seconde galette s’ouvre avec Fermi Paradox, qui fait référence au paradoxe de Fermi en abordant la fameuse question des autres formes de vie intelligentes qui pourraient éventuellement exister dans l’univers. On y retrouve pleinement le jazz-fusion rapide et nerveux et la rythmique saccadée qui ont prévalu sur la première partie de l’odyssée, comme aussi la belle mélodie de la trompette, tout en mettant plus en avant la présence du pianiste. La même urgence marque Clock qui suit et qui veut questionner notre rapport au temps dans une société où – bien à contrario justement de cet album- le format court et rapide s’impose partout (audio, vidéo, articles etc…). Voilà une fois encore une longue fresque frisant le quart d’heure où la rythmique est très syncopée, avec de belles attaques de basse vrombissante appuyant les riffs émanant de la guitare et de la trompette. Au final, très lyrique, les vocaux des invités en fond viennent renforcer la mélodie déjà puissante du morceau.
Enfin, tout autant lyrique, l’explicite Reset en forme de vœu pour que l’on réinitialise notre condition dans le monde et la nature, clôture l’épopée avec le même timing que pour son ouverture, soit plus de dix-sept minutes assez frénétiques avec de grandes envolées générales, où l’on apprécie une dernière fois cette ligne de basse intense et typique du jazz-fusion. C’est copieux et il faut bien avouer qu’on commence là à être plus que rassasié en frisant l’overdose. Toujours est-il qu’on ne peut que saluer la folle dimension de tout ce travail mené par Anthony et ses brillants acolytes. Alors chapeau bas à tous !
