Sélection « Coups de foudre au cœur de l’été »

Sélection « Coups de foudre au cœur de l’été »

Des coups de foudre en été

Si la période est au live et à la couverture des festivals, on se réjouit de voir que la production d’excellents albums studio ne s’est pas mise en pause avant l’été, et ces quatre albums en provenance de New York et d’Angleterre (Londres, Leeds) nous ont très fortement enthousiasmés. Bonheur d’abord de retrouver une valeur sûre avec le nouvel opus de Brooklyn Funk Essentials, bombe de groove ici à son meilleur, mais aussi de merveilleuses découvertes comme seuls les labels indépendants d’outre-Manche savent nous en offrir. Ainsi du duo frenchy Bolbec et leur B.O. imaginaire digne des plus grands compositeurs du cinéma d’hier, comme aussi le quartet norvégien Kronstad 23 dont les mélodies instinctives se nourrissent autant de rock psychédélique que de groove, avec un son analogique qui est par ailleurs la marque de fabrique de l’Outer Worlds Jazz Ensemble, dont le premier disque propose un spiritual-jazz cosmique et envoûtant.
On ne sait pas si les orages viendront calmer cette canicule estivale, mais on aura déjà été frappés par quelques coups de foudre !

Brooklyn Funk Essentials « Black Butterfly » (Dorado Records / Big Wax Distribution)

Depuis trente-trois ans maintenant, chaque parution de cette formation cosmopolite basée à New York nous épate et nous réjouit, comme encore avec «Intuition», qui fut dans mon best-of de 2023. Plutôt parcimonieux, le band emmené par le bassiste suédois Lars «Lati» Kronlund nous revient pleinement à son meilleur avec ce «Black Butterfly», un septième album qui coche toutes les bonnes cases. Avec son patchwork aux multiples couleurs (funk, bebop, boogaloo, hip-hop…), cette redoutable machine à danser fait montre d’un parfait savoir-faire pour entremêler le jazz au funk, à la soul et à l’acid-house dans un véritable marathon funky qui — et c’était déjà le cas dans le précédent opus — ne s’embarrasse guère de ballades pour aligner un chapelet de pépites ultra groovy avant deux plages finales plus apaisantes. Ils ne sont pas moins de onze à participer à ce brûlot qui devrait enflammer nos dancefloors cet été.

Le groove est donné avec le court Black Out d’intro, porté par la basse du leader sur un drumming ardent (Hux Nettermalm) et saccadé par les cuivres. Suit alors de longues plages de six à plus de sept minutes, à commencer par le tubesque et irrésistible Bust the Bus Stop, sur une rythmique hyper funk, entre Rhodes au tempo carré (Lati), dérapages de molettes sur les synthés vintage, un refrain disco-funk très début des eighties. On est là dans l’univers de Dabeull chez nous, comme encore sur Never Give Up et son gros synthé basse (Kristoffer Wallman). Les riffs de guitare avec wah-wah (Desmond Foster), époque Shaft, le chant lead d’Alison Limerick et le chorus de sax de Loïc Gayot ressuscitent bien cette grande époque du funky-disco.

Sur le long et explicite Voodoo Gates, après une intro plus afrobeat, le groove est plus syncopé, avec une rythmique de percussions (Rickard Valdés) répétitive et entêtante ; l’ambiance vaudoue est appuyée par la trompette bouchée de Jessica Pina. Mais si Come Back 4 Real Love revient au disco-funk, c’est surtout la superbe pépite Shameless qui nous fait vraiment vibrer, emportés par la ligne de basse et le chant d’Alison. Passé Life During Wartime, au chant soul seventies sur une rythmique funk, il ne faut pas non plus passer à côté des deux derniers morceaux plus assagis de cet album : le magnifique et planant The Girl from Outer Space, qui combine merveilleusement flûte, percussions et trompette bouchée très aérienne, puis, au final, le titre éponyme Black Butterfly, dont les ailes nous maintiennent dans la douceur de l’apesanteur.

De bout en bout, un album splendide pour Brooklyn Funk Essentials, ici au sommet de son art.

Bolbec « Foutu Félin » (Batov Records / Big Wax Distribution)

Les B.O. en général, et le jazz pour le cinéma en particulier, sont un genre à part entière où, depuis une soixantaine d’années, dominent quelques noms de compositeurs incontournables, désormais pour la plupart disparus. Quel plaisir alors aujourd’hui de découvrir ce duo français au drôle de nom, aussi intrigant que celui de leur second album, typiquement le genre de pépite splendide qu’on adore dégoter pour vite les partager. À l’origine, deux Normands, Axel Concato, producteur multi-instrumentiste, tôt exilé à Londres depuis vingt-cinq ans comme claviériste de divers groupes, et Barthélémy Corbelet, auteur-compositeur et producteur dans des registres très divers entre France et Grande-Bretagne, expert en jazz cinématique des années 50-60. Deux complices qui se partagent les dix titres de cette nouvelle œuvre, dix pièces assez courtes, bien diversifiées et pourtant d’une belle unité esthétique et sonore.

Après leur premier opus «Victime de l’Aube», c’est toujours la musique instrumentale cinématographique qui est le langage inné de ces deux créateurs de génie, comme une seconde bobine à leur B.O. imaginaire, toujours très inspirée de ces grands compositeurs qui ont façonné le septième art français et italien des années soixante à quatre-vingts, et où les mélodies participent autant que l’image à esquisser des atmosphères. Mais sans passéisme, collant pleinement à notre époque, dans une esthétique de production expérimentale qui se réfère aussi à des sons plus actuels, de Portishead aux Beastie Boys. Dans cet exercice où la nostalgie se confronte à la modernité, contrairement à d’autres qui souvent privilégient les textures, Bolbec s’en tient avant tout au triptyque fondamental mélodie-harmonie-rythme, pour façonner ses titres qui sont autant de scènes où chacun peut, selon son ressenti personnel, imaginer sa propre histoire. Libre à chacun de se faire son film.

Des compositions esquissées à Rouen, avant d’être travaillées et enregistrées au Fish Factory Studio de Londres avec d’excellents musiciens additionnels : pour la section rythmique, la batterie de Tim Giles, la basse du réputé Riaan Vosloo et le piano de Ross Stanley ; et pour les cuivres, le superbe sax de James Allsopp, la flûte onirique de Gareth Lockrane et la trompette de Vincent Défossé.

La mélodie de Café Frappé nous plonge d’emblée dans l’ambiance du cinéma des années 60-70 et, avec ses violons, sa guitare et ses synthés vintage, nous rappelle celle du «Clan des Siciliens» signée par Morricone, mais aussi l’esprit de ses grands homologues, de Michel Legrand à John Barry. Toujours dans une atmosphère d’hier, le court Prof de Gong dégage avec fraîcheur une joie nostalgique, avec sa guitare jazz, son piano et ses voix en chœur venues du Brésil. Parmi les plus belles pépites de cet opus, on adore notamment Fanny, ballade slow en piano-voix, à la mélodie sensuelle intemporelle, rythmée par des balais nonchalants sur lesquels fugue la flûte avant le solo feutré d’un sax de velours. Puis plus loin, son pendant Fanny au phare, encore un slow lascif d’une superbe sensualité, porté par une mélodie nostalgique et romantique avant un final jazzy alerte et joyeux. Magnifique !

Plutôt dans la fantaisie, le titre éponyme Foutu Félin est emmené par un piano plus swinguant, et avec sa guitare au son banjo, sa flûte et ses cordes, on retrouve le montage orchestral des B.O. des seventies pour les comédies italiennes. Ce sont toujours ces sonorités rétro qui ourlent Ponto Final, où la guitare acoustique alanguie, avec son entêtante tournerie, est dans le registre du folk bluesy. On apprécie tout autant l’association et le montage orchestral du merveilleux sax de James Allsopp sur un lit de cordes dans Machine Arrière, avant que ce soit la flûte qui dessine l’ambiance plus sombre d’En voiture, une déambulation telle un road-movie imaginaire rythmé par la batterie avec quelque chose du Boléro de Ravel. Le long thème développé par Gareth Lockrane y est tout autant chamanique.

Il y a encore beaucoup de nostalgie qui perce dans la douceur du Fou-rire, sa mélodie feutrée avec un sax et des percussions tempérées sur fond d’orgue, avant le bien nommé Terrassée, qui met un terme à cette majestueuse odyssée sonore, magnifique compo onirique et planante, entre classique et zen, avec son piano aérien, précédant comme dans une B.O. un roulement puis le grondement des cuivres.

Voilà un splendide album qui inscrit les discrets Bolbec dans le club assez restreint des meilleurs ambassadeurs de la French Touch, mais qui, contrairement aux succès de masse, a la rareté d’une œuvre d’art artisanale puisque, à défaut de format CD, une édition limitée à seulement cinq cents exemplaires est disponible en vinyle (un futur collector !) pour les amateurs de physique, en plus du format digital désormais accessible à tous. Foncez !

Kronstad 23 « Dodehavet » (Batov Records)

Un bonheur n’arrivant jamais seul, c’est encore sur le label londonien Batov Records que l’on découvre le troisième album du quartet norvégien Kronstad 23 — du nom du quartier de Bergen où se sont rencontrés les musiciens et où ils ont enregistré cet opus dans un home-studio —, toujours dans l’esprit d’un jazz cinématographique, mais à la fois imprégné du folk scandinave et avec un son venu du rock psychédélique. Un groupe comme on les aime, instinctif et intuitif, privilégiant l’analogique et ici capturé dans la spontanéité du direct. Une ligne de basse (Eirik Romcke), une suite d’accords, et le jeu collectif fait émerger une mélodie que la dynamique commune enclenchée oriente vers le groove, nourri d’afrobeat, d’électro, de soul ou de raga.

On entre dans le trip avec Menigheten, jazz atmosphérique où Fender Rhodes (Oyvind Arnodd Vie Berg) et guitare rythmique prennent leur temps à dessiner la mélodie, dans une ambiance qui peut rappeler les Bristoliens de Me & My Friends, et où le groove s’installe nonchalamment. On plonge alors dans les seventies, époque Santana, avec le sublime Stratosfearen qui, sur un ostinato de basse et quelques nappes, croise guitare aérienne (Alexander Tosdal Tveit) et frappe percussive (Hans Christian Dalgaard). On reste dans cette même période pour Bolverk, où le son des cordes se fait plus orientalisant, comme à la grande époque du rock psychédélique. Entre résonances de guitare solo, frappe haletante et toujours cet ostinato de basse, voilà un grand trip intense et toujours très mélodique où l’on déconseille le LSD !

Rabalder, qui suit, étonne par son étrangeté et son côté plus sombre, avec des cuivres (en feat., les sax pointus d’Havar Skangen et Inge Weatherhead Breistein) et une guitare qui dialoguent sur une rythmique plus afro, presque reggae-dub.

Des cuivres nettement afrobeat sur l’excellentissime Hoytrykk et ses sons plus électro, avec une basse qui groove façon Gainsbarre (You’re Under Arrest : Un soir que dans le Bronx…) mais dont la ligne simple et très efficace vous reste jusqu’au bout. Assurément une tuerie d’electro-groove à caler dans sa playlist et qui va électriser nos dancefloors cet été !

On calmera nos impatiences avec la belle orchestration du planant Myrra, plage atmosphérique qui ouvre de vastes espaces d’aération au fil d’un long développement, avec un grand solo de sax dans l’esprit du jazz contemporain, et un intense travail de drumming jusqu’au final avec son synthé spatial.

Mais l’on redansera encore sur le groove répétitif de Svartmagi, que les cuivres et percussions emmènent vers les musiques du monde et ses fanfares. Entre salsa tek’ et électro-tango à la Gotan Project, on se laisse porter par les riffs entêtants de guitare et les percussions tout aussi enivrantes, avant de clore ce génial album par la magnifique mélodie de Svalgang, là encore sur un rythme soutenu et très entraînant qui nous renvoie au rock psyché latino de Santana, puis, quand le Rhodes reprend le thème, dans l’ambiance pop-hippie de Khasmeer.

Comme pour Bolbec précité, pas de format CD disponible, mais uniquement en LP vinyle (avec une belle pochette seventies) ou en digital. Immanquable !

Outer Worlds Jazz Ensemble « The Karman Line » (ATA Records UK)

L’Outer Worlds Jazz Ensemble a été fondé en 2023 par le bassiste et producteur du label anglais ATA, Neil Innes, avec le compositeur, saxophoniste et flûtiste Chip Wickham, qui ont souhaité réunir des musiciens de la scène soul-jazz, funk et afrobeat de Leeds, pour la plupart issus des groupes Work Money Death et The Lewis Express. «The Karman Line», qui vient de paraître, est leur premier album sur ce label qui privilégie le son sur bande analogique pour retrouver l’esprit des productions des années 60-70. Oscillant entre le spiritual-jazz, la soul-jazz et le groove cosmique, on apprécie toute la richesse orchestrale de cet ensemble comptant treize pupitres et dont les références communes courent d’Alice Coltrane à David Axelrod en passant par Yusef Lateef, façonnant un jazz à mi-chemin entre le céleste et le terrestre en usant notamment de motifs répétitifs et hypnotiques, et empruntant parfois aux B.O. du cinéma des années 50-60.

Karman Cantata en ouverture propose ainsi une longue installation climatique avec un piano impressionniste en boucles (John Elis) agrémenté de quelques percussions (Sam Bell) et d’une clarinette basse (Conrad Clenton), où viennent planer la flûte de Wickham et la harpe onirique d’Alice Roberts. Toujours sur un piano répétitif, Alto Vento prend une rythmique plus entraînante par la basse, la batterie (Sam Hobbs) et les percussions, proche de la musique brésilienne des seventies, notamment par la flûte et les chœurs assurés par Jenny Smith et Kate Peters. Le tempo reste marqué pour Low Orbit, entre résonance bluesy et funk psyché, avec de beaux arrangements de cuivres à la façon d’un Quincy Jones, faisant appel à une instrumentation inhabituelle où l’on croise cor français (Stephen Wild), tuba (Steve Parry) et basson (Laurence Mason).

Dans le climatique All Is, l’ambiance est plus psyché et planante, avec en fond, derrière la ligne de basse entêtante du leader, un piano et des cuivres tout en retenue.

On reste dans cette atmosphère envoûtante avec le bien nommé Celestial Matari, toujours sur ce même principe de motif répétitif pour la basse, le piano et les percussions. Un titre à la quiétude étrange dans l’esprit de The Elements de Joe Henderson et Alice Coltrane justement, avec un beau travail orchestral des cuivres dignes d’une B.O. On retrouvera d’ailleurs cette atmosphère énigmatique et douce dans le planant Molecules en final, après qu’Earthly Elements, comme déjà Alto Vento, nous ait ramené au brazilian groove où, entre la rythmique et les effluves de flûte et piano, on pourra penser cette fois aux «Elementos» dessinés par l’ensemble Sapocaya (notre meilleur album dans le Best-of 2025). Assurément, un disque passionnant pour une formation à vite découvrir !

 

Si l’on dénomme depuis toujours cette chronique «Sélection CD», il va peut-être falloir revenir à l’appellation «disque» tout simplement, étant donné que désormais de plus en plus d’albums paraissent soit en LP vinyle soit en format digital, le support CD étant malheureusement abandonné par certains labels ou artistes indépendants, comme c’est le cas de deux disques dans cette chronique. On a donc le choix entre un retour en arrière ou un bond technologique en avant, le CD n’étant plus considéré comme d’actualité ! Il faudra donc s’y faire petit à petit, comme nous l’imposent déjà les voitures privées de lecteur (et aussi de cendriers !)…

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