Les Grandes Gueules : embarquement immédiat à bord du vaisseau vocal
Avec Les Jongleurs de sons, les Grandes Gueules ont offert ce dimanche 4 octobre, dans l’agglomération grenobloise, bien davantage qu’un concert a cappella : un véritable voyage sonore où la voix devient tour à tour instrument, percussion, paysage et langage imaginaire.
Dès les premières notes, Amandine Roques, Victoria Rummler, Bruno Lecossois et David Richard installent un univers singulier. Les volumes se construisent en crescendo, les loops apparaissent, les timbres se transforment et les voix jouent avec l’écho et l’espace. Très vite, on oublie qu’il n’y a aucun instrument sur scène. Basses vocales, riffs, polyphonies, onomatopées, scat, percussions corporelles et distorsions composent un véritable orchestre vocal. Une voix devient basse, batterie, cuivre ou synthétiseur ; les corps eux-mêmes participent à la musique. La précision est remarquable, mais la virtuosité n’est jamais une fin en soi : elle reste au service de l’imaginaire.
On voyage entre poésie et fantaisie. Des évocations africaines côtoient des univers presque cinématographiques, avant que le Boléro de Ravel ne soit sublimé par de magnifiques nappes vocales. L’arrangement est magique et très original.
Quelques minutes plus tard, nous voici presque chez les Martiens. Derrière l’humour et l’exubérance sonore apparaît aussi une autre dimension des Grandes Gueules : leur attachement aux mots et à la langue française. La poésie occupe également une place essentielle. Un poème de Henri Michaux traverse le spectacle, puis Baudelaire s’invite dans un moment beaucoup plus contemplatif : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. » Et le quartet nous fait chanter ces mots avec lui.
Le spectacle sait interroger notre époque. Grâce à des effets d’octaveur, des couleurs évoquent des sons presque disco, tandis que le propos glisse vers l’histoire de l’homme : celui qui parcourait autrefois la Terre, et qui invente aujourd’hui des machines et transforme sans cesse son environnement. Syracuse est interprété en rappel : l’ombre d’Henri Salvador n’est jamais très loin. Tout est finesse et légèreté.
Depuis les années 1990, les Grandes Gueules explorent une question aussi simple que vertigineuse : jusqu’où peut-on aller avec la seule voix humaine ? Autour du compositeur et arrangeur Bruno Lecossois, la formation a développé un véritable laboratoire vocal. Une recherche reconnue dès 1998 par le Grand Prix du Concours national de jazz de La Défense, accompagné du premier prix de composition attribué à Bruno Lecossois.
À la fin du concert, une sensation domine : celle d’avoir réellement voyagé. Sans orchestre et sans décor spectaculaire, quatre voix, des loops, des corps, des mots et une imagination débordante ont suffi à faire apparaître des paysages, des machines, des sirènes, des Martiens et quelques fantômes du jazz et de la chanson française.
On quitte la salle avec une belle énergie et surtout l’envie d’explorer davantage cet instrument que nous possédons tous : la voix humaine. Ce soir-là, dans l’agglomération grenobloise, les voix ont décidément volé très haut.
Les musiciens-chanteurs :
- Amandine Roques : voix
- Victoria Rummler : voix
- David Richard : voix
- Bruno Lecossois : voix
