08/08/2026 -LINA_ & Marco Mezquida pour À la folie… au Monastère Royal de Brou

08/08/2026 -LINA_ & Marco Mezquida pour À la folie… au Monastère Royal de Brou

La mélancolie sublimée

Pour son dernier projet « O fado », la merveilleuse chanteuse lisboète Lina s’est associée au magicien du piano et jazzman prodige Marco Mezquida, formant un duo exceptionnel dans un répertoire entre tradition et modernité qui marie avec grâce compos originales et joyaux du patrimoine lusitanien ou castillan superbement revisités. Faisant étinceler la renversante beauté d’un genre pourtant associé à la tristesse et à la nostalgie, voilà un récital magistral qui touche au sublime.

On savait déjà, après avoir adoré son précédent album « Fado Camoes », où elle portait en musique les textes du sulfureux poète portugais du XVIe siècle Luis Vaz de Camoes – un disque qui bouclait mon Best-Of de 2024 (voir ici) –, que la fadista lisboète Lina avait une voix magnifique et touchante. Mais l’on ne connaissait pas encore le minorquin Marco Mezquida, surnommé « le magicien du piano », figure culte de la péninsule espagnole, quatre fois nommé jazzman de l’année en Catalogne. Un virtuose qui, à même pas quarante ans, a déjà joué sur une soixantaine d’albums, dont vingt en tant que leader (*), et que les meilleurs spécialistes n’hésitent pas à comparer à Keith Jarrett, Bill Evans ou Carla Bley. C’est dire le niveau extraordinaire de ce pianiste, aussi à l’aise en jazz, classique, flamenco ou fado, et qui, l’an dernier, s’est associé à Lina pour le projet « O fado » que le duo nous propose ce soir, répertoire constitué à la fois de compos originales et de reprises novatrices de joyaux oubliés du patrimoine lusitanien ou castillan. Réinventant sans jamais trahir cet héritage aussi spirituel que charnel, ces deux immenses artistes font en effet dialoguer la tradition portugaise du fado avec la liberté du jazz, dans une sorte de conversation intime et poétique entre ombre et lumière, avec une sensibilité commune à fleur de peau où le piano, sous le toucher formidable de Marco, semble être le prolongement naturel de la voix dans une parfaite osmose.

Quand la tristesse est d’une renversante beauté

La belle brune, toujours très souriante dans sa robe rouge écarlate, irradie la scène dès son entrée pour entamer Mélodia Sentimental, où l’on sent d’emblée son fervent engagement, comme aussi l’extrême délicatesse du pianiste qui, sur Nâo é facil o Amor, déploie toutes les fines nuances de sa palette, entre légèreté et graves appuyés. Pour O fado, on reste dans l’intimité complice avec une chanteuse qui vient s’asseoir dos à dos sur le tabouret du pianiste qui, sur Algemas (faisant dans son intro penser à du Barbara), fait résonner un jeu d’obédience classique.

Passé El rosario de mi madre, emprunté à la Madrilène Dolores Pradera et chanté dans une langue castillane qui a beaucoup d’affinité naturelle avec le fado, Alma est cette fois une chanson d’origine brésilienne, mais qui ne dépare pas du reste en offrant une douceur nostalgique et poignante.
Ausência em valsa, célèbre composition portugaise du chanteur Vitorino, est, comme on peut le comprendre, plus alerte, avec un piano presque swinguant, tandis que Lina, par sa voix et sa gestuelle, le rend particulièrement expressif. Un engagement du cœur et des tripes que l’on retrouve dans Fado da defesa, un traditionnel de Maria Teresa de Noronha. L’écoute est ici captive, avec un piano qui suspend le temps et où chacune des notes se fixe en majesté dans l’écrin royal du cloître. Nul besoin de connaître la langue pour être profondément touché par cette déchirante chanson d’amour à la sensibilité exacerbée.

Pour porter loin en altitude la poésie de Gota de Agua (Flavio Gil), le piano s’envole dans un long développement de plus de six minutes. Il instille une intensité dramatique tout aussi merveilleuse au vibrant Confidential, avant que resplendissent Lisboa dos Manjericos de la reine Amalia Rodrigues, puis la chanson mexicaine No Volveré de Manuel Esperon, popularisée déjà par Pedro Infante et Chavela Vargas.

Sous un tonnerre d’applaudissements, les deux artistes reviendront en rappel pour emmener la Javanaise vers le fado (du latin fatum, le destin), genre populaire certes associé à des thèmes tristes, évoquant principalement la fatalité de l’amour, le vide affectif, la douleur de la perte et la fameuse saudade, cette nostalgie douce-amère qui nous étreint. Mais la magie de ce duo exceptionnel est d’en faire étinceler la renversante beauté. Tout l’art de sublimer la mélancolie sans jamais tomber dans le mélodramatique pesant. Un récital magistral et sublime !

(*) Pour se faire une idée du talent inouï de ce fabuleux pianiste et compositeur, on recommande fortement l’écoute de son tout dernier album « Tactil » en trio avec Martin Meléndez (violoncelle) et Aleix Tobias (percussions), paru en janvier dernier. Une pure merveille qui nous avait échappé, mais que je viens par ailleurs de découvrir avec bonheur !

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