Après une enthousiasmante Carte blanche donnée à Jérôme Regard en première partie de soirée, qui nous a permis d’être les témoins d’émotions montées à cru et avec cran par Paloma Pradal, il fait déjà très chaud salle Jules Verne.
Le second set fait encore grimper le thermomètre. À tel point que le batteur Philippe « Pipon » Garcia arrive sur le plateau torse nu. Toujours aux côtés de Manu Codjia à la guitare électrique et de Jérôme Regard à la contrebasse, il est cette fois le complice du trompettiste Erik Truffaz pour un projet intitulé Revival Session. Reprise, réveil, renouveau ? Laissons tomber les traductions possibles et ne gardons qu’un mot : musique. Celle que chaque membre du quartet porte en soi, celle qu’ils ont plusieurs fois partagée, celle avec laquelle chacun des auditeurs est venu. Complicités. Voilà donc l’éloquent trompettiste, tout de noir vêtu, de nouveau sur un chemin à tracer, puisqu’avec lui rien n’est jamais semblable. Il est accompagné par des complices qu’il connaît depuis des années, avec lesquels il a foulé les mêmes scènes, enregistré aussi parfois (comme pour les albums « Mantis » en 2001, « Saloua » en 2004 ou « Face à Face » en 2006). Avec une telle connivence, ils pourraient cueillir les roses sans les épines. Ce serait mal les connaître : ça débroussaille à donf. D’entrée, la rythmique classique basse-batterie installe les bases. Les pistons suivent, ce sont les premières envolées, prémisses d’histoires qui vont s’écrire, plume vivante, sous nos yeux. La guitare de Manu Codjia se pince parfois en distorsions créant des effets de grelots métalliques ; la batterie de Pipon tourne en boucles redoutables. On sent les musiciens de plus en plus en phase, à l’écoute, un blouson musical tendance electro porté sur une commune épaule. Mais avec grâce, nuance ! De la trompette s’échappent souvent des sonorités urbaines, or métallo pour harmonies aériennes.
Quant à Jérôme Regard, il assure un groove impec, au centre, étreignant une basse sûrement créée par un chouette luthier. Au fil du set, Erik Truffaz va s’adresser au public, expliquant notamment qu’il est content de jouer ici pour plusieurs raisons, l’une d’elles étant de rejouer avec des potes, puis ça permet de revisiter le répertoire, avec un rôle de fraîcheur, pour y aborder la vie. Il évoque avec humour des anecdotes, des instants de partage, parle aussi des parcours remarquables de chacun. Et ajoute que ce concert, on va le dédier aux bénévoles. Les morceaux se succèdent, bardés d’élégance et d’efficace tempo. On ne sent aucun bavardage dans les scénarios à entendre, mais toujours une pulsation reconnaissable sur fond de notes étoilées, univers qui se met soudain à danser. Parfois, c’est une valse composée pour une petite nièce et la trompette se fait bonne fée, baguette pleine d’un souffle arpégé. Parfois, ce sont des compos en commun avec le batteur, mâtinées d’envolées stratosphériques (Salut, Sophie !).
Et des surprises attendent encore le public. Voilà Paloma Pradal qui revient. Cette fois, c’est pour interpréter un des titres de l’album « Saloua », prix du public lors des Victoires du jazz en 2005, et sur lequel on retrouve le chanteur Mounir Troudi. On part au fil de rails imaginaires, entourés d’effets sonores qui se situeraient quelque part entre « Les Temps modernes » de Chaplin et les plaintes d’oiseaux captifs. Dans ce monde, seule l’humaine voix de Paloma s’élève face aux machines. Et de cette voix naissent des émotions dingues, échappées de sonorités orientales et de sons disturb. Voyage, partage, authenticité.
Un dernier cadeau pour cet anniversaire, c’est le retour itou du tromboniste Jules Regard. vingt-et-un ans [NdlR: neveu de Jérôme, et fils du saxophoniste Ghislain Regard, sacré famille !]. Changement de registre, on est en plein rock et ça déménage. Toutes les sensibilités des musiciens y passent, les riffs s’emballent, une vache de sensualité déchire l’espace, à la guitare on sent des effluves de Prince, si si carrément ! Des rappels suivront, forcément, et forcément tous différents tant cette pause dans le temps a créé de présence immédiate, surprenante, part éphémère d’une éternité vécue, pendant plus d’une heure, ensemble.
