Où l’on retrouve divers artistes qui nous sont chers : côté groove, un nouvel opus très « feel good » pour Léon Phal, qui se recentre sur un électro-jazz organique moins versé dans la tek-house, et le grand retour de l’épatant soulman Thomas Kahn, dans une production léchée à grand renfort de cuivres et de cordes. Côté musiques du monde, avec des voix singulières et des sonorités oniriques, voici un nouveau bijou pour le trio Zéphyr, au sommet de son art, ainsi qu’un premier album live pour L’Alba, vibrant collectif corse qui élargit la tradition des polyphonies insulaires en reliant cet héritage à diverses rives méditerranéennes.
LÉON PHAL « Bodies & Ideas » (Heavenly Sweetness / Sony Masterworks)
Album après album, depuis sept ans déjà, le saxophoniste franco-suisse Léon Phal retient toute notre attention, et chacun de ses opus s’est régulièrement placé dans mes best-of, comme encore « Stress Killer » en 2023 (voir ici). Et ce n’est sans doute pas ce « Bodies & Ideas » — clin d’œil à la version emblématique de ce standard de jazz, interprété notamment par Coleman Hawkins —, dans les bacs le 25 septembre prochain, qui dérogera à cette habitude, tant ce quatrième disque nous séduit de bout en bout par ses dix titres, tous parfaitement cadrés et sans aucun superflu.
Même s’il est le plus apaisé d’entre eux, Love Beats Hate — l’amour triomphant de la haine — résume au mieux l’état d’esprit de ce disque « feel good », très accessible par son jazz groovy des plus rassembleurs. 100 % organique et analogique, il continue de creuser à merveille le sillon de l’électro-jazz groove et de ces musiques d’outre-Manche faites pour le dancefloor, mais cette fois sans trop appuyer sur le versant tek-house, sauf peut-être légèrement sur le bien nommé UK Rain, sur fond de synthé-basse (Gauthier Toux), qui monte en puissance grâce au jeu de batterie d’Arthur Allard et nous entraîne finalement dans une joyeuse transe.
Walk and Swing, en introduction, combine les ingrédients qu’on aime dans cette formation, avec le groove d’une lourde contrebasse hoquetante (Rémi Bouyssière) et le jungle beat de la batterie, tandis que le Fender Rhodes apporte la touche électro. Sur un beat répétitif, la trompette guillerette de Zacharie Ksyk porte la mélodie joyeuse qui symbolise l’insouciance des Vacances, avant de lâcher un long chorus. On reste dans cet esprit positif et souriant avec Gimme a Smile, plus bluesy sur fond d’orgue, mais festif grâce au beau chant du saxophone.
Très solaire, avec la chanteuse italienne de Nu Genea Fabiana Martone en invitée, on aime beaucoup Murmulea qui, avec son groove cuivré, nous rappelle l’ambiance brésilienne des seventies, avant le court mais puissant Imutat, qui utilise les mêmes ingrédients que Walk and Swing.
Autre belle pépite faisant appel, en invitée, à la poésie spoken word du rappeur Jungle Jack, très nineties cette fois : on est accroché par Pleine Forêt, qui croise, avec ses nappes en boucles, électro-jazz et hip-hop. Bless the Mad reste dans l’électro par ses synthés et son beat appuyé, avec ici une trompette aux accents très davisiens, avant la courte mais accrocheuse déambulation finale de Past Dinner Time, où le saxophone de Léon nous prend par l’oreille.
Pas de doute, voilà quarante-trois minutes de pur plaisir !
THOMAS KAHN « Undertones » (Caramba Records)
Il en a fait du chemin depuis son passage à The Voice en 2015, dans l’équipe de Mika, le jeune Clermontois Thomas Kahn, que l’on est heureux de retrouver aujourd’hui avec « Undertones », qui le remet en pleine lumière. Avec un timbre puissant et généreux, et cette fêlure émouvante qui transparaît dans son grain feulant, le garçon à l’éternel bonnet est tout naturellement habité par ce fameux « soul spirit » qui fait de lui aujourd’hui, selon le prestigieux magazine Rolling Stone, le petit prince de la soul moderne. Un statut acquis après dix ans d’une carrière en pleine ascension, riche de centaines de concerts et de plusieurs albums, dont ce cinquième, qui vient de sortir et où son quartet de base se pare cette fois d’une section de cuivres étincelante et particulièrement adéquate, mais aussi d’un quatuor à cordes sur certains titres. Une voix unique, quelque part entre Otis Redding, Joe Cocker, Ray Charles, Charlie Winston et Ben Harper, mais aussi nourrie par des figures du reggae comme The Gladiators, Bob Marley, Toots ou Patrice, pour déclamer des chansons très introspectives évoquant l’amour, la colère et l’espoir, et où cet autodidacte se réfère aux expériences personnelles qu’il a vécues au fil de sa propre histoire, chargée en émotions. Plus que jamais sous l’influence de la black music des sixties, Thomas Kahn et son band y ressuscitent l’esprit Motown, ce label américain mythique qui a révélé au monde toute la puissance émotionnelle de la soul et du R&B, qu’il s’agisse de ballades déchirantes ou de grooves effrénés.
Un univers qu’il affirme d’emblée avec My World, son tempo carré servi par Alexandre Lafforgue (basse) et Baptiste Onzon (batterie), ses cuivres et ses trois choristes sur fond d’orgue, déclaration qui peut rappeler I’m a Soul Man de Sam & Dave, mais où, dès les premières secondes, la voix nous fait terriblement penser à Joe Cocker. La poussée monte encore en température avec un son très rock, notamment sur You & Me et son refrain tubesque, comme sur Into Darkness, grâce à la guitare enflammée de Julien Filhol, dont les riffs habillent aussi bien le plus R&B I Won’t Let You Down, qui rappelle le fameux I Put a Spell on You de Screamin’ Jay Hawkins (1956, avant la fameuse reprise de Nina Simone en 1965), que Superstorm, davantage dans un registre soul et gospel. Une puissante énergie que l’on ressent même dans la douceur d’une ballade plaintive comme I Will Stand. Car, bien sûr, aux morceaux qui envoient du lourd s’ajoutent, en alternance, des titres plus lents, tels Do You Love Me, ourlé de cordes, Hope Is Gone, où la voix déchirante prend plutôt des accents de Rod Stewart, On My Road, de la soul-gospel portée par le piano et l’orgue de Thomas Perier, ou encore, en conclusion, From the Get Go, plus pop-rock — autant de ballades qui entrelacent le swing New Orleans de A Lil Bit of Sunshine et le R&B classique de Fly Me.
Soit douze titres léchés et parfaitement produits, qui ne pourront que ravir les amateurs de ce genre intemporel. (À noter que Thomas Kahn et son live band sont à l’affiche du Rhino Festival le 26 septembre prochain, à l’Escale de Veauche.)
TRIO ZÉPHYR « D’Azur et d’Orage » (Label Cie Louva / Inouïe Distribution)
Complices depuis 2000, les trois fées montpelliéraines — Delphine Chomel (violon, voix), Marion Diaques (alto, voix) et Claire Menguy (violoncelle, voix) — ont depuis sillonné le monde, donnant près de mille concerts où l’inventivité de leur répertoire a envoûté tous les publics, dont elles abolissent les chapelles. Car si ces élégantes dames ne se déparent jamais de la rigueur du classique qui sied à la musique de chambre, creuset de base qu’elles excellent à investir dans un esprit contemporain, c’est aux musiques de l’Est qu’elles empruntent l’émotion sensuelle, à l’Orient ses rythmes hypnotiques, et au jazz ses clés d’improvisation. Une synergie singulière qui bouscule les frontières, les jeux comme les genres — du classique aux musiques trad’ ou world — dans un parcours sonore funambulesque jusqu’au vertige, délicieusement déboussolant, puisque ces instrumentistes d’exception, qui sont aussi vocalistes, ont la particularité d’avoir créé leur propre langage imaginaire, hybridation de racines multiples et de mémoires partagées. Une poésie unique, épique et vibratoire, que l’on retrouve à sa quintessence dans leur tout dernier album, si joliment baptisé D’Azur et d’Orage, fruit de deux ans de travail et marquant une nouvelle étape dans leur riche carrière. Entre calme et tempête, sérénité et combat de vie, il symbolise les contrastes de l’existence retranscrits ici en musique. Des forces contraires que chacun traverse et que cet envoûtant trio à l’unisson nous invite à ressentir intensément dans ce dernier opus à l’onirisme exacerbé, où les cordes s’adjoignent çà et là les percussions de Samuel Wornom.
C’est d’ailleurs sur un rythme alangui de percussions que Gelino, en ouverture, déploie sa douceur aérienne, entre volutes de cordes et chants planants, avant que le titre éponyme et joliment poétique D’Azur et d’Orage, un instrumental dont l’introduction au violoncelle a toute la majesté du classique, nous emporte loin par le souffle des archets réunis. On voyage sans boussole dans les contrées imaginaires de Naridja, avant le plus sombre Gyzemli Yel, où la polyphonie du chant prend parfois des intonations orientalisantes, tout en rappelant celles de la Bulgarie.
Autre instrumental parmi les splendeurs de cet opus, on est touché et ému par le superbe Torrent de ciel, où les cordes oscillent entre classique et contemporain, avec des sonorités sérielles à la manière de Reich. Entre envolée vocale, avec un vibrato guttural, et intensité des percussions, Prez Gora est la plage la plus longuement développée — plus de six minutes — et nous emmène ailleurs (mais où ?) avec une certaine solennité.
On planera encore sur Terra Novia, à la profondeur émouvante, croisant voix aériennes et cordes suspendues dont le tourbillon rappelle encore les cycles reichiens. De quoi rêver éveillé, comme sur le court et bien nommé Songe et ses vocalises évanescentes, avant de clore ce merveilleux trip par un dernier instrumental paradoxalement intitulé Ouverture, puissamment onirique, avec quelque chose des tableaux sonores de Glass.
Une fois encore, on ne résiste pas au souffle du Zéphyr, trio magique que l’on retrouvera lui aussi avec bonheur au Rhino Festival le 10 octobre prochain, dans l’intimité de la petite église de La Tour-en-Jarez.
L’ALBA « Vivu » (Buda Musique / Socadisc)
Bien que cet ensemble à géométrie variable officie depuis bientôt vingt-cinq ans, on n’a découvert ce collectif corse que tardivement, en 2022, avec le remarquable « A Principiu », avant d’être à nouveau charmé l’an dernier par « Grilli » (voir ici), deux derniers albums studio parus chez Buda Musique, label sur lequel est sorti cet été ce huitième opus, le premier live du groupe.
À défaut d’avoir eu l’opportunité d’entendre ce superbe programme en concert dans notre région, voilà une belle occasion de se plonger dans leur univers sonore, qui nous plaît tant du fait de sa singularité sur la scène de l’île de Beauté. En effet, comme nous l’avons déjà souligné, L’Alba se distingue en défendant l’idée d’une tradition qui n’est pas figée, mais qui reste ouverte et toujours en mouvement, orientant plus largement son répertoire vers les rives méditerranéennes — cette fameuse Mare Nostrum —, qui partagent avec la Corse une évidente proximité dans l’identité vocale, notamment le mélisme, et, plus globalement, dans une esthétique sonore commune. Bien sûr, la base s’inscrit toujours fortement dans l’héritage polyphonique tel que nous le connaissons tous, mais elle s’enrichit ainsi constamment des influences venues d’Italie et du Maghreb, mais aussi de Grèce et du Portugal. Et si les ensembles polyphoniques corses sont souvent purement vocaux, on distingue L’Alba, ici en septuor, par le fait que les cinq voix présentes sont accompagnées d’une séduisante instrumentation déployant vents, violon, guitare, mandoline et harmonium.
Pour reprendre leur jolie définition, voilà donc « une musique qui ne renie rien, mais qui relie tout », musique que la captation live rend on ne peut plus vivante et d’une vibrante expression, de ses respirations jusqu’aux silences.
Au gré de quinze titres, on se laisse donc porter par l’onirisme puissant de ces sonorités voyageuses où, aux traditionnelles polyphonies corses, avec leur fameux montage vocal et leurs vibratos intenses (Ùn ti scurdà di mè, le touchant et incantatoire Patre, l’émouvant et solennel Di punta à l’abbissu final), on retrouvera l’ambiance populaire et nostalgique de l’Italie, avec sa guitare et sa mandoline (Un Chjarasgiu, ou la belle et touchante chanson Torna una volta, avec son violon), des mélodies plus orientalisantes comme celle d’Ancu sfarrente, ou rappelant aussi les musiques de l’Est avec violon (Ombrilume).
On aime beaucoup la douceur et le chant envoûtant de Sempre caru, ourlé de clarinette, où la tournerie de guitare peut faire penser au blues du désert malien, douceur bluesy qui domine encore sur Felici Suspesi, qui suit. Conjuguant tristesse (Castichi d’Amore) et élan de joie, comme sur le plus rythmé Di carne è d’osse, ambiance planante (Orizonte rossu) et très atmosphérique dans le long — 9 min — A mane arresu, entre superbe clarinette, ostinato de guitare et voix céleste à la manière d’un Camille Saglio, voilà un album d’une grande richesse culturelle, apte à séduire tous les amoureux des musiques méditerranéennes et au-delà. Magnifique !
