Sélection CD – septembre 2026 « Les coups de cœur de la rentrée » (2/2)

Sélection CD – septembre 2026 « Les coups de cœur de la rentrée » (2/2)

Leçons de piano

Quatre pianistes de haut vol, issus de générations différentes, nous offrent en cette rentrée de superbes albums (les deux derniers cités ne sortiront qu’en novembre, mais nous prenons de l’avance). Commençons naturellement par le doyen, le facétieux « Jamarican » Monty Alexander, grand maître historique de la pulsation, qui jongle avec un brio intact sur sa double identité dans un nouvel opus étincelant et jubilatoire. Puis plongeons avec délice dans l’univers sonore galactique et contemplatif d’Arnaud Roulin : son voyage pentatonique, entre néoclassique et easy listening, est une œuvre de chambre cosmique pour piano et orchestre « synth-phonique », irrésistiblement orgasmique. Viennent ensuite deux autres pointures discrètes mais passionnantes, que l’on suit ici régulièrement : d’abord l’explorateur Edouard Ferlet, qui met cette fois son Pianoïd connecté à une IA générative en dialogue avec son propre piano pour improviser, à son tour, sur la plus mythique des improvisations, en revisitant par ses variations zébrées de fulgurances mélodiques le fameux Köln Concert de Keith Jarrett. Enfin, le virtuose Giorgi Mikadze, à la tête cette fois d’un nouveau trio américain, poursuit son hommage à ses illustres compatriotes compositeurs dans une œuvre puissamment évocatrice de sa Géorgie natale.

Quatre maestros pour de sacrées leçons de piano, bien éclectiques !

MONTY ALEXANDER « A Jamarican in Paris » (Peewee! / Socadisc)

« Avec cet album, j’assume ma dualité musicale plus que jamais. Je suis fier d’être Jamaïcain et d’avoir eu la chance de faire de la musique avec certains des véritables maîtres de cet art qu’est la musique classique américaine, plus communément appelée jazz », explique en exergue de l’opus Monty Alexander, indéboulonnable figure du top 5 des plus grands pianistes de l’histoire du jazz après plus de soixante ans d’une carrière mondiale au firmament.

D’origine jamaïcaine avant d’émigrer aux États-Unis à dix-sept ans, celui qui est né à Kingston le 6 juin 1944 — jour du Débarquement allié, auquel il a rendu un merveilleux hommage pour ses quatre-vingt ans avec son album « D-Day » en 2024 (voir ici), et qui doit d’ailleurs son prénom à un clin d’œil au fameux général britannique Montgomery — a d’abord subjugué Sinatra avant de faire une entrée tonitruante dans la cour des plus grands jazzmen de l’époque, accompagnant très vite d’illustres fondateurs du bebop. Sa personnalité vibrante et son énergie fougueuse feront d’emblée de ce pianiste spontané, qui joue à l’oreille, une icône légendaire dont l’intuition inouïe et la liberté d’expression totale l’installeront notamment comme le maître incontesté des trios endiablés. Son esthétique, croisant esprit romantique et jeu rythmique effervescent, est nourrie par son univers culturel multiethnique. Celui-ci lui a toujours fait marier les rythmes typiques de sa patrie caribéenne aux formes harmoniques du jazz nord-américain, faisant ainsi fusionner, dans de formidables digressions, le beat entêtant du reggae et le balancement tout aussi contagieux du swing. Doué d’une créativité mélodique intrépide, sans cesse renouvelée au fil d’une discographie comptant plus de soixante-quinze enregistrements (!), Monty Alexander reste sans conteste l’un des maîtres les plus adulés de la pulsation. Il pratique un jazz populaire et joyeux avec une classe naturelle qui n’a d’égale que son humilité.

C’est au studio parisien Sextan, où il a déjà ses habitudes, que cette légende vivante s’est posée l’hiver dernier pour enregistrer en trois jours ce magnifique album (sortie prévue le 2 octobre) avec le batteur Jason Brown et le contrebassiste Luke Sellick, conviant à cette session intime son vieux complice percussionniste Bobby Thomas Jr. La mémoire du maestro est intacte, mais quand elle lui joue des tours, elle l’entraîne sur des chemins d’inspiration sans cesse renouvelés, où il s’engouffre pour revisiter les mélodies qui le constituent fondamentalement. Ainsi, comme pour une cérémonie autour de ce que l’on nommerait « The Great Monty Alexander Songbook », il y réexpose son propre parcours en multipliant les zones de dialogue entre les genres. Une large palette d’expressions, du blues au gospel, du bebop au calypso en passant bien sûr par le reggae, maniées comme autant de langues musicales natales. Groove effervescent, digressions romantiques, variété d’humeurs et de couleurs, brusques changements de style… Avec un sens unique de la mélodie, et en communion quasi télépathique avec ses formidables acolytes, le pianiste joue ce qui lui passe par la tête avec cette folle liberté qui, plus que jamais, met en lumière la singulière double identité jamaïco-américaine qu’il revendiquait en préambule.

Douze titres souvent longs et d’une incroyable expressivité, entamés par Marcus Garvey, thème que l’on reconnaîtra rapidement après ses multiples versions, notamment acid jazz. Sur un beat reggae installé par la contrebasse, le groove puis le swing y sont virtuoses. Les percussions participent à ce balancement typique du reggae sur Look Up, qui suit, titre lumineux où la fluidité du piano donne lieu à un swing facétieux.

Plus bluesy, avec un certain lyrisme romantique, Hope est une longue ballade de plus de sept minutes, avant que le joyeux et plus caribéen Skamento, entre calypso et reggae, nous donne envie de danser, comme le reconnaissable Yellow Bird, plus loin.

Parmi les pépites, on aime beaucoup le slow sensuel de You Make Me Feel Brand New, une ballade lascive avec, toujours, un piano très mélodieux porté par le groove nonchalant de la contrebasse.

On l’a dit, les genres s’expriment dans une grande diversité : plutôt bebop, avec un jazz qui swingue, pour Come Fly with Me ; plus hispanisant sur le thème connu de Sketches of Aranjuez, avec de superbes variations. Comme son nom l’indique, Mystical Blues fait balancer le blues initial vers un tempo plus reggae, tandis que What’s Going On verse clairement dans un groove joyeux. Même chose avec Just Wait, où le swing tranquille prend un beat plus reggae, avant que, pour finir, Sextan Bucket s’inscrive plutôt dans l’acid jazz.

Au total, plus d’une heure de musique passionnante et jubilatoire, que l’on s’empressera d’aller savourer en concert le 8 octobre prochain à l’Opéra de Saint-Étienne. Le Rhino Festival y a programmé ce fabuleux trio de Monty Alexander (sans les percussions), et l’on découvrira aussi, en première partie, le solo d’Amaro Freitas, autre pianiste virtuose et nouveau prodige du jazz brésilien.

ARNAUD ROULIN « Voyage Pentatonique » (Lying Lions Productions / Baco Records)

Pianiste-claviériste au sein de formations que nous apprécions, comme Poni Hoax, le Tigre d’Eau Douce de Laurent Bardainne ou le Supersonic de Thomas de Pourquery, mais aussi aux côtés d’artistes singulières telles que Jeanne Added ou feu Catherine Ringer, Arnaud Roulin, également masseur et kinésithérapeute, s’est déjà illustré sous son nom en tant que compositeur avec un premier album, « Massage for Piano » (2022), plutôt sympathique, mais que nous avions jugé un brin facile. C’est à nouveau en solo que ce dandy, qui vit entre Paris et Rio, nous revient, pour un « Voyage Pentatonique » conçu avec son complice aux machines Nicolas Villebrun et sous la férule de son fidèle producteur Thomas de Pourquery. Ce nouvel opus est défini comme une œuvre de chambre cosmique pour piano et orchestre « synth-phonique ». Précisons aux profanes que le terme « pentatonique » évoque une gamme constituée de cinq notes différentes par octave, particulièrement propice à l’improvisation.

Et disons-le d’emblée : ce voyage dans l’univers particulier de Roulin, à la croisée du néoclassique, du jazz improvisé et de l’easy listening contemplatif, nous a cette fois très fortement enthousiasmés, s’ajoutant même à notre liste des meilleurs albums de musiques atmosphériques et méditatives parus cette année.

Un piano mélodieux dialogue avec un orchestre de synthés, mêlant écriture au cordeau et improvisation de haute voltige. Pour certains, ces compositions très inspirées se situent quelque part entre le Fantasia synthétique de Beverly Glenn-Copeland, les mouvements lents des symphonies de Mahler ou de Bruckner, et les ambiances planantes de Pink Floyd ou de Kraftwerk. Mais le gros travail mené sur le son par la crème des techniciens actuels (Thomas Rasoanaivo pour la prise de son et Guillaume Jay au mixage) me fait plutôt penser parfois à une référence des années 1990 comme The Orb, notamment sur le merveilleux Musique de Bienvenue, où les notes semblent tomber comme des gouttes de pluie, jouant sur la répétition dans un tourbillon électronique très atmosphérique, voire galactique, ou encore dans l’univers sonore de Source, facétieux comme la bande originale d’un dessin animé.

Toujours est-il que les mélodies tracées sont particulièrement belles et très enveloppantes, dès l’introduction avec ce bien nommé Vertigo, où le piano a la solennité du classique sur des nappes de cordes, avant de se faire plus jazzy. Il précède le titre éponyme, décliné en deux parties, qui nous fait planer par son onirisme flottant. Tout aussi scotchant, on aime la longue plage (plus de huit minutes) très aérienne de l’explicite Pianorgasme, avec un piano d’obédience classique qui improvise librement sur des synthés répétitifs en majesté. Ce titre est lui aussi repris dans un second mouvement ponctué par un synthé basse. Presque aussi long, le contemplatif Encontro das Aguas, qui vient clore ce superbe trip atmosphérique, est un peu le « Grand Bleu » d’Arnaud Roulin, nous laissant ici en totale apesanteur après quarante minutes qui font le plus grand bien. On adooore !

EDOUARD FERLET « Köln Variations » (Melisse / L’Autre Distribution)

Discret malgré déjà trente ans d’une riche carrière, notamment dans le trio du contrebassiste Jean-Philippe Viret, le pianiste Edouard Ferlet, diplômé du célèbre Berklee College of Music, mène depuis quelques années un travail très original dans lequel il explore les liens entre musique et machines, avec un piano connecté utilisant une IA générative. On avait salué ici son « Pianoïd 2 » fin 2023, puis, en janvier 2025, un « Pianoïd Vox » (voir ici) dans lequel il revisitait ses compositions dans une déclinaison vocale faisant appel à diverses chanteuses éminentes de la scène jazz.

Toujours aussi inspiré, il a décidé, alors qu’on célébrait l’an dernier les cinquante ans du mythique « Köln Concert » de Keith Jarrett, enregistré en 1975 et qui reste dans l’histoire du jazz comme l’album de piano le plus vendu au monde (plus de quatre millions d’exemplaires), d’en proposer ses propres variations : une improvisation sur une improvisation. Et si Thomas Enhco, associé à la pianiste japonaise Maki Namekawa, s’est déjà attelé à revisiter fidèlement cette œuvre, comme ils l’ont présentée l’été dernier aux Nuits de Fourvière, c’est à un exercice très personnel que s’est livré Edouard Ferlet avec son Pianoïd mû par l’intelligence artificielle. Il restitue ses impressions de ce monument du lâcher-prise dans une œuvre terriblement expressionniste, où l’on entend des reprises de détails irrésistibles disséminés çà et là, mais où le pianiste provoque surtout un dialogue entre son propre instrument et le mutant auquel il a confié sa propre mémoire humaine.

Si les connaisseurs de l’œuvre initiale de Jarrett auront sans doute beaucoup de curiosité à entendre le fascinant résultat, le néophyte peut tout autant se délecter de cet album, qui ravira tout amateur de piano, tout simplement.

Dix pièces qui s’ouvrent par Tremor, au son pop et chantant, entraîné par une rythmique alerte, avant la plus longue et bien nommée Page Blanche (plus de six minutes), pièce néoclassique plus sombre et atmosphérique. On reste en haleine à l’écoute de Stomp, très mélodique, avec son piano jazzy porté par une rythmique basse-batterie appuyée.

Ce rythme reste entêtant derrière le piano virtuose sur Sway, qui précède le court AI Conversation, tout en douceur. Des ambiances alternées : le joyeux Rootbeat propose un swing bluesy, tandis que Lullaby, avec son introduction planante, est nettement atmosphérique.

Bremen Encore, avec sa mélodie très enlevée et son rythme saccadé, revient à l’esprit joyeux de la pop. On aime aussi les belles phrases pianistiques de Frostline, posées sur un beat métronomique. Enfin, on chantonnera sans doute la mélodie bluesy de Memories of Tomorrow, qui nous semble vite familière et vient clore ce bel album, assurément séduisant !

 

GIORGI MIKADZE « Still Within » – Georgian Songbook vol. 2 (Peewee! / Socadisc)

En mai 2024, on saluait dans ces colonnes le premier album en leader et en trio du pianiste géorgien Giorgi Mikadze, « Face to Face » (voir ici), dans la même chronique spéciale piano que le « D-Day » de Monty Alexander. Par un heureux hasard, on les retrouve tous deux aujourd’hui dans cette même sélection, sachant que l’un et l’autre sont en plus publiés sur le même label français, Peewee!. Pour rappel, ce virtuose de trente-sept ans, formé au classique dans la grande tradition de l’école russe, s’est vite ouvert aux musiques improvisées et au jazz avant de s’installer aux États-Unis, où il a collaboré avec de très grandes figures comme Jack DeJohnette, Roy Hargrove, Dave Liebman, Meshell Ndegeocello ou Lee Ritenour (avec lequel il tourne encore), tout en enseignant à la réputée Berklee School of Music de Boston. Autant d’éléments qui confirment qu’on a ici affaire à une sacrée pointure !

Mais, profondément attaché à la musique folklorique de son pays d’origine et inspiré par elle comme par les grands compositeurs de l’Europe de l’Est, Mikadze a choisi, pour ses propres albums, de créer de nouvelles formes alliant tradition géorgienne, jazz acoustique et fusion. Après avoir fait appel aux Français Raphaël Pannier (on l’avait d’ailleurs découvert sur un album de ce batteur) et François Moutin (contrebassiste installé lui aussi à New York), le merveilleux pianiste s’est cette fois associé à Jeff Ballard (batterie) et Larry Grenadier (contrebasse), deux autres figures du jazz connues notamment pour avoir longtemps été les partenaires de Brad Mehldau. Ce nouveau trio signe « Still Within », second volet du Georgian Songbook, où Mikadze rend hommage à ses compatriotes compositeurs du XXe siècle. Le répertoire provient encore de films ou de pièces entendus dans son enfance et devenus les fondements de sa mémoire.

Certains de ces thèmes possèdent une sensibilité typiquement géorgienne, mais façonnée par une imagination harmonique très occidentale. Fluidité des mélodies, vrombissements, indépendance des voix, asymétrie de la danse, consonances et dissonances, distances et proximités : les nouvelles pièces s’enchaînent pour façonner une œuvre puissamment évocatrice de cette Géorgie pastorale qui l’a marqué.

Des pièces assez longues (onze titres pour près d’une heure de musique), qui s’ouvrent par Sings Something, dans l’esprit du trio de jazz classique, avec un sens affirmé du tempo et un piano très expressif, avant un Pour Me Another plus bluesy, qui s’inspire de Khanuma de Giya Kancheli. Et si les propres compositions de Giorgi Mikadze sont particulièrement nerveuses, comme le très syncopé Partsa ou l’haletant The Georgian Sheperd, c’est peut-être dans les ballades et les autres morceaux plus calmes qu’on le préférera : entre la sensualité de Blue Eyed Eye, la délicatesse de Reginella, d’une grande expressivité, la douceur du slow Elene’s Song (autre composition du pianiste), ou encore le très langoureux Keep You Warm de Gogi Tsabadze, qui a quelque chose du fameux Stranger in the Night. L’album se termine sur le plus swing Autumn Mist, porté par le jeu de batterie alerte de Jeff Ballard.

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