Hommages et dessert
Au menu du jour, un beau plateau d’hommages à de grands noms offerts par trois dames très classieuses: d’abord la flûtiste canadienne Nadia Labrie qui réalise un exercice inédit avec l’intégrale en trois CD des œuvres avec flûte de Claude Bolling, figure majeure et pourtant quelque peu délaissée comme peut l’être tout aussi curieusement la chanteuse Abbey Lincoln que nous remet superbement en mémoire Marion Rampal. Moins oublié et toujours beaucoup joué, Django Reinhardt est quant à lui revisité avec une inattendue originalité puisque chanté par la magnifique voix de Cécil L.Recchia qui a spécialement écrit des paroles sur ses musiques. Un guitariste qui a inspiré les débuts de son homologue Biréli Lagrène avant qu’il s’intéresse au jazz-fusion, et que je vous propose en dessert avec son dernier opus à venir, renouant avec la formule quartet pour se réapproprier quelques standards agrémentés de compositions qui, comme pour les autres albums cités, oscillent avec le même brio entre douceur et swing endiablé.
NADIA LABRIE « Flûte Passion, Hommage à Claude Bolling » Intégrale des œuvres avec flûte. Coffret 3CD (ATMA Musique)
«Ce que les gens disent de ma musique m’importe peu. Je n’ai pas la prétention d’inventer quoi que ce soit, je n’écris de la musique que pour le plaisir. J’essaie de maintenir un certain niveau de goût et de qualité, bien sûr. Mais mon objectif principal est de rendre les musiciens heureux et, si possible, le public également» déclarait Claude Bolling au New-York Times en 1982. Né à Cannes en 1930, le pianiste prodige, compositeur et chef d’orchestre qui fonda son célèbre Big Band en 1956, nous a quittés en 2020, laissant derrière lui une œuvre gigantesque (près de cinquante albums, une centaine de B.O pour le cinéma et une quarantaine pour des séries TV). Il fut surtout l’un des pionniers des hybridations entre jazz et musique classique, notamment dès 1973 avec sa célèbre Suite pour flûte et jazz piano trio commandée par Jean-Pierre Rampal (disparu en 2000) qui la rendra immortelle dans le monde entier et surtout aux Etats-Unis. Un immense succès qui conduira à en enregistrer une seconde (1986) en huit mouvements, alors qu’entre les deux, en 1980, une autre intitulée PicNic Suite a été créée avec l’ajout d’une guitare (Alexandre Lagoya).
Au vu de ce que représente Claude Bolling dans notre patrimoine et de l’importance de son héritage, on peut s’étonner que depuis sa disparition, un personnage si emblématique ne soit pas plus exhumé et honoré. Et c’est aujourd’hui la flûtiste canadienne Nadia Labrie qui s’y est attelée, pour un projet discographique des plus ambitieux et pourtant magistralement réussi. Celle qui mène depuis trois décennies une grande carrière de soliste dans de nombreux orchestres baroques ou symphoniques prestigieux, connue aussi par l’aura internationale du duo Analekta qu’elle forme avec sa sœur jumelle Annie à la guitare, avait déjà signé un Flûte Passion dévolu à Bach en 2020 puis à Mozart l’année suivante. Elle sort aujourd’hui de sa zone de confort avec cet Hommage à Claude Bolling qui marque une étape importante dans son parcours artistique. Elle devient en effet la première flûtiste au monde, en plus d’un demi-siècle, à revisiter et enregistrer l’intégrale des œuvres pour flûte et trio jazz piano (Suite 1 et Suite 2) ainsi que la Picnic Suite, soit un superbe coffret de trois CD réunissant les vingt-deux pièces concernées, pour près de deux heures quinze de musique !.
Pour ce faire, elle a réuni autour d’elle de remarquables instrumentistes polyvalents, aptes à retranscrire ce mariage unique entre élégance du classique et liberté du jazz, avec pour le trio le pianiste Jonathan Turgeon, le contrebassiste Dominique Girard et le batteur Bernard Riche, ainsi que le guitariste Hugo Larenas pour le troisième disque.
Quel que soit le mouvement interprété – et l’on ne va pas ici se lancer dans le détail de chacun- qu’il soit empreint de douceur émouvante ou qu’il swingue avec brio, Nadia Labrie déploie au fil de cet incessant dialogue entre jazz et classique un jeu lumineux et dont la sincérité trahit son amour passionnel pour la flûte. La finesse de son phrasé et la virtuosité qu’elle partage avec ses brillants acolytes resplendissent tout au long de ce copieux répertoire qu’on a écouté d’une traite sans jamais se lasser tant sa diversité thématique est toujours accrocheuse.
Voilà donc une très belle occasion de redécouvrir des œuvres emblématiques et intemporelles de Monsieur Claude, dont l’ambition première de nous rendre heureux est ici totalement aboutie. Un grand merci à lui comme à ces cinq magnifiques interprètes !
MARION RAMPAL «Song for Abbey» Tribute to Abbey Lincoln (Les Rivières Souterraines / L’Autre Distribution)
D’un Rampal à une autre, également de Marseille, mais qui contrairement à ce que l’on pourrait souvent croire, n’ont aucun lien de parenté…
Après divers albums de compositions qui à chaque fois nous ont beaucoup séduit, revoilà Marion Rampal avec un nouvel opus tout autant charmeur bien qu’il s’agisse cette fois de reprises, dans un «tribute» honorant l’œuvre d’Abbey Lincoln, chanteuse, poétesse et activiste noire-américaine dont la voix unique a marqué l’histoire du Jazz. Une interprète bouleversante et singulière (notamment aux côtés de Max Roach), songwriter révélée sur le tard à la fin des nineties, dont les disques ont dessiné un songbook majeur et pourtant là encore, comme on vient de le dire à propos de Claude Bolling, peu repris.
Marion l’a découverte à dix-neuf ans par un disque offert par sa mère, une révélation profonde qui la conduira à creuser cette discographie qui, avec le temps, n’a cessé de l’accompagner. Un rapprochement d’autant plus fort que la Française travaille depuis de longues années avec Archie Shepp qui lui-même a œuvré aux côtés d’Abbey Lincoln. L’idée d’honorer la mémoire de cette grande dame aux mille vies et autant de chapeaux qui l’a intimement influencée lui semble être aujourd’hui un devoir, pour en transmettre l’héritage et en partager l’amour, en espérant donner l’envie de (ré) écouter ses disques. C’est toute la genèse de ce projet qui mêle compositions phares et d’autres plus confidentielles, éclairant ses ancrages, ses goûts musicaux (Dylan par exemple, avec la reprise de Mr Tambourine Man) dont aussi Skylark avec en invité le guitariste Bill Frisell, mais aussi un morceau original cosigné et chanté avec justement Archie Shepp.
Pour construire ce cadre, Marion a trouvé naturellement la bonne adresse en faisant appel au fidèle Matthis Pascaud (guitares, mellotron) producteur et arrangeur de ce nouveau disque où l’on retrouve leurs acolytes habituels Raphaël Chassin à la batterie et Simon Tailleu à la contrebasse, qui s’adjoignent le talent du pianiste-claviériste Thibaut Gomez.
Sur plus de six minutes, le superbe Learning how to listen ouvre ce répertoire, empli de délicatesse avec la douceur d’une voix qui nous berce sur fond de piano, jusqu’au final planant par sa guitare vaporeuse. On retrouve le côté folk américain typique sur Wholly Earth avant un emballement rythmique proche de la country. Passé Caged Bird et sa guitare insistante dont la tournerie est à la fois aérienne et entêtante, on reconnaîtra vite le refrain de The Music is the Magic sur une rythmique alerte et pourtant feutrée. Le piano part en solo avant un final au tempo plus bluesy, avec le chant toujours lancinant d’une voix comme suspendue.
And it’s supposed to be love est porté par la sensualité de Marion et un groove là encore bluesy, douceur qui se prolonge dans le blue-folk de Skylark où résonnent les notes de guitare tenue ici par Bill Frisell. On retrouvera Matthis en solo sur Throw it away qui suit, superbement chanté et marqué par un tempo appuyé par le piano. Archie Shepp on l’a dit vient ensuite marier sa voix à celle de Marion pour la seule compo originale Remember the People, avant qu’en clôture nous soit offerte une longue et très personnelle version de Mr Tambourine Man de Dylan, légère comme une tendre berceuse, où piano, tambour et stries de guitares sont tout en retenue.
Une superbe déambulation pour redécouvrir l’univers d’Abbey Lincoln avec une chanteuse et des musiciens qu’on aime beaucoup, et que l’on pourra apprécier en live le 14 avril prochain à l’Opéra Underground de Lyon où nous avions déjà succombé au répertoire du précédent album «Oizel» (voir ici la chronique du concert ).
CECIL L. RECCHIA «Sings Django Reinhardt» (Label Ouest / L’Autre Distribution)
Le défi est tout autant audacieux et passionnant pour la chanteuse Cécil L. Recchia qui, pour son quatrième album, s’est elle tournée vers une autre figure du jazz -certes toujours restée très présente dans l’actualité jazzistique malgré les années-, l’incontournable Django Reinhardt dont elle a choisi de réinventer les morceaux instrumentaux, en y posant sa voix avec des textes qu’elle a écrits spécialement pour l’occasion. C’est d’autant plus original et exigeant que cette grande voix aux origines métissées, épaulée par son fidèle batteur et arrangeur David Grebil, s’est orientée vers une proposition sans guitare, éloignant délibérément le projet de toute connotation manouche. Mieux, si le grand complice de maître Django, le violoniste Stéphane Grappelli avait l’habitude de définir la musique de Reinhardt comme un jazz «sans tambour ni trompette», c’est à l’inverse bien précisément ce que propose cette revisite, ajoutant à la batterie de Grebil la superbe trompette de Malo Mazurié, dans un quintet où brillent également le piano de Noé Huchard et la contrebasse de Raphaël Dever.
Une façon inédite de nous révéler l’étonnante et intemporelle modernité de Django, revivifiant ainsi le jazz dit traditionnel en croisant l’élégance du jazz vocal à la force rythmique du hard-bop et aux couleurs festives du New-Orleans.
C’est un duo piano-voix nue très slowly et bien cool qui ouvre l’opus avec Anouman, avant que le rythme imposé par le tambour et la contrebasse développe le swing de Mabel, avec une trompette très jazz sixties qui dialogue avec le scat de la vocaliste. Selon le mode alterné très courant sur ce genre de répertoire, Are you in the Mood? revient vers plus de sensualité avec un tempo lascif pour précéder à l’explicite Swing 39 qui s’inspire du Dear John composé par le duo Reinhardt-Grappelli, gratifié ici d’un beau solo de trompette. Passé la berceuse du court Improvisation n°2 où le chant est doublé par celui de la contrebasse, le souffleur récidive sur Diminishing qui revisite l’original Dancin in the Rain, et bouche sa trompette pour accompagner le chant plus canaille de Blue Drag (tiré de To some Bullies).
La voix toujours pure et au naturel de Cécil irradie Nymphéas où l’on apprécie le travail sur les toms du batteur et un bon chorus du pianiste qui va également prendre la main sur Féérie (ex Life) qui fait un retour au swing enjoué avec la rythmique speedée du batteur et la pompe du contrebassiste.
Si bon nombre de ces titres sont assez courts (plusieurs font moins de trois minutes), Django’s Dream est le plus long en dépassant les quatre minutes, avec toujours pour David Grebil (et comme souvent chez Raphaël Chassin cité précédemment chez Marion Rampal) une batterie résonnante comme un tambour, avant de clore ce passionnant album par un Nagasaki (revisitant le bien nommé Heavy Heads & Happy Feet) au swing pétillant et chaleureusement cuivré par Malo.
BIRELI LAGRÈNE «Elegant People» (Peewee! / Socadisc / Believe)
Puisque l’on parle de Django, l’enchaînement est tout trouvé pour annoncer en forme de dessert dans ce beau plateau d’hommages au menu, le tout dernier album de Biréli Lagrène qui sera dans les bacs dès le 3 avril prochain. On avait beaucoup aimé son tout premier album solo «Solo Suites» en 2022, il nous revient à l’aube de ses soixante ans (en septembre prochain) en renouant avec la formule quartet où il retrouve, en plus de l’excellent pianiste Jean-Yves Jung (déjà cité dernièrement sur le bel album d’Archibald Ligonnière), les deux complices de son fameux Power Trio, les pointures William Brunard à la contrebasse et Raphaël Pannier à la batterie.
L’alsacien d’origine manouche qui a donc démarré il y a fort longtemps sous l’influence du swing gitan de Django Reinhardt – et qui a notamment joué, entre tant d’autres, avec Stéphane Grappelli- a vite élargi ses références, de Wes Montgomery à George Benson en passant même par Hendrix, sans oublier l’univers du jazz-fusion qu’il a abordé avec délectation en ayant un attachement particulier pour Weather Report, dont il reprend d’ailleurs ici le titre éponyme «Elegant People» pour cet opus virtuose qui rend aussi hommage à quelques standards notoires du Great American Song Book. Un répertoire agrémenté par ailleurs de diverses mélodies puisées dans son immense mémoire musicale, autant de variations où une certaine forme de blues apparaît toujours en fil rouge. En recherche d’essentiel, le son y est clair et direct, choisissant une instrumentation quasi-acoustique sans artifices, enrichissant le son de sa guitare électrique demi-caisse de quelques saturations et autre delay toujours savamment utilisés.
On entre directement dans cet album par la dynamique jazz-rock d’Elegant People où ça joue vite avec beaucoup de notes, tant de la guitare que d’un piano endiablé. Un jazz-rock qui se teinte de blues pour Flair qui suit, avant que King’s Cross joué à l’instinct, sous la stridence de l’orgue, swingue plutôt façon boogie-rock, tel une B.O. des sixties époque Tontons Flingueurs.
Contrairement aux alternances habituelles dont nous parlions encore dans les albums cités précédemment, Biréli tout à son art unique de la rupture et des renversements, nous offre après ces trois premiers morceaux très enlevés, une suite de quatre titres radicalement plus intimes, qui sont d’ailleurs parmi mes préférés.
Avec d’abord la belle douceur très apaisante du court et bien nommé A Time for Love de Johnny Mandel, puis le grand classique de Victor Young My Foolish Heart, slow très sensuel à la mélodie énamourée avec une belle résonance de la contrebasse, avant le splendide Anjo de Mim d’Ivan Lins étiré sur huit minutes et où le quartet, agrémenté ici des percussions de Stéphane Edouard, construit élégamment un climat qui rappelle les ambiances sereines et mystérieuses d’un Pat Metheny ou d’un Lyle Mays (période « Still Life Talking »), terrain où s’épanouit le lyrisme de Jean-Yves Jung avec un piano solo très chantant. Une ballade brésilienne emplie de coolitude où la guitare s’inscrit nettement dans les effluves de George Benson. Une zénitude qui se poursuit encore avec Hopla en forme de berceuse bien planante.
Le retour aux fondamentaux du swing se fait allégrement avec le standard New Blues, entre piano véloce et roulement de batterie tellurique offert en solo par Raphaël Pannier, avant d’entrer dans le tempo métronomique de W 48th Street, quelque part entre Weather Report et Stanley Clarke côté basse, avec là encore une belle envolée du piano sur cette rythmique qui tombe sec.
Enfin en clôture, on retrouve sur Clair cette guitare jazz très expressive façon Benson et qui donne envie de chantonner, ce que fait d’ailleurs le guitariste sur ce que l’on croit être une fin. Car en fait, loin d’être bouclé, le titre perdure d’abord avec une sorte de délire off où ça semble bricoler dans le studio, puis de repartir de plus belle en portant le timing du morceau à dix minutes !…
