Sélection CD. Novembre 2026. Les beaux fruits de l’automne. (1/4)

Sélection CD. Novembre 2026. Les beaux fruits de l’automne. (1/4)

Afrorigines

 Grosse moisson de saison comme à l’habitude quand arrive le dernier trimestre et que l’on va répartir au fil de novembre. En commençant par une première sélection aux origines afro revendiquées.

Avec le grand bassiste sénégalais Alune Wade qui élargit sa famille pour l’acte deux de son «New African Orleans», et le guitariste-chanteur Alimé Bébégué, lui aussi installé à Paris, qui croise ses origines camerounaises au jazz et musiques latines. Tandis qu’à Marseille, le musicien, réalisateur, conteur et slammeur Lamine Diagne fait revivre avec un beau collectif  d’instrumentistes et de voix narratives l’épopée du grand poète jamaïcain Claude McKay, dans un spectacle en forme de conte musical restitué dans cet album où les compositions et les textures électro-jazz sont du meilleur effet. Un superbe travail de sons, comme enfin sur le tout nouvel opus- déjà- de Sîan Pottok, femme-monde par Excell..ence, qui après s’être reconnectée avec la partie congolaise de ses multiples origines, élargit le spectre des ambiances, de l’afro pop dansante au groove plus chaloupé, mais offrant aussi dans la douceur ses plus beaux moments de pureté vocale.

 

ALUNE WADE «Family Affair» (Crescendo Sunu Production/ Art Express/ L’Autre Distribution)

Après un accrocheur «New African Orleans» l’an dernier (voir ici), captivante odyssée transatlantique aux racines de la great black music, le grand bassiste compositeur et chanteur Alune Wade, d’origine sénégalaise, prolonge ses connexions de l’Afrique aux Amériques avec ce second chapitre où celui qui a notamment joué avec nombre de grands artistes africains mais aussi avec Joe Zawinul ou Marcus Miller, tend à démonter que le jazz, issu du creuset créole que fut la Nouvelle-Orléans, n’est qu’une robuste branche d’un arbre plus grand dont il explore les ramifications anciennes ou plus contemporaines comme l’afrobeat ou le funk. Fédérateur, Alune a enregistré ce projet sur trois continents, multipliant les métissages fertiles avec ses nombreux complices.

Symptomatique de cette démarche, Damonzon en ouverture, est un drôle de morceau de sept minutes reprenant une mélodie traditionnelle chantée par Mamani Keita, voix parfois presque japonisante mais ou coule le blues malien, tandis que la poétesse louisianaise Sunni Patterson charrie en spoken word la plainte des chants de cotons, entre le All Blues de Miles Davis et le funk époque Blaxploitation. Chanté en wolof, le bien nommé et explicite Black Booty, boosté par une ligne de basse slappée et le talking drum du high-life, dégage toute l’énergie de l’afrobeat et de l’afro-funk.

Toujours très afro, le joyeux Asase Yaa, du nom de cette déesse de l’amour et de la fertilité, et qui célèbre ici les mères, était déjà sur son tout premier opus il y a vingt ans, mais bénéficie dans cette nouvelle version de l’ardent guitariste et chanteur ghanéen KyeKyeku. Autre voix invitée, celle de la franco-marocaine Hindi Zahra, qui apporte sa belle douceur à No one like You, dialogue en mid-tempo qui nous rappellera très fortement le mémorable So de Peter Gabriel en 1986.

On adore particulièrement Escalade où l’on entend en ouverture la voix de Fela Kuti, avec sa basse qui claque façon Stanley Clarke mais qui mariée aux cuivres fait un beau clin d’œil au thème de Jean-Pierre du duo Miles – Marcus en 1982. Puis la cloche de Twelve Bells chime before Goree Island sonne le départ des navires de captifs vers  les Amériques. Un titre lent, suspendu par les balais du batteur où surnage le chant aérien de Tonya-Boyd Cannon. Piano et percussions accompagnent l’émotion qui nous étreint alors sur From Congo to Square, ce quartier de la Nouvelle-Orléans où les damnés de la terre se retrouvaient pour danser sur ce qui deviendra le jazz. Ici bien sûr, le chant afro est gorgé du gospel originel.

Enfin pour conclure, retour à la joie avec le groove caribéen et dansant de Créolez-moi ça !, avec sa rythmique synthétique de zouk cap-verdien qui vire au latino sous les doigts agiles du pianiste cubain Harold Lopez-Nussa. Une belle façon de condenser cette histoire fondatrice du «Tout Monde» cher à Edouard Glissant, et que retrace avec brio l’écriture transatlantique d’Alune Wade.

 

ALIME BEBEGUE «Conversation with Butterflies» (Association culturelle Yoton / Inouïe Distribution)

On découvre avec cet album les compositions du guitariste, chanteur et percussionniste Alimé Bébégué, musicien qui avait quitté son Cameroun natal pour venir au début des années 2000 étudier au Conservatoire de Bobigny puis devenir professeur de musique. Longtemps accompagnateur de différents artistes, il a régulièrement signé quatre albums depuis 2018, proposant des compositions riches d’une grande diversité culturelle et nourries à la fois par le jazz, les musiques afro ou latines. Fruit de trois ans d’écriture, cette «Conversation avec les papillons»  invite à l’évasion toujours dans un libre brassage d’influences, alternant plages instrumentales ou chantées.

La joie rayonne dans la rythmique dansante du titre éponyme en ouverture, au son du violon de Charles Rappoport, un sentiment prédominant que l’on retrouvera au fil de l’album, du court Baanà Bamè (Merci d’être là) avec le vibraphone d’Aurélie Carrilho -mais où la voix du leader est un peu «bleue»-, à la dansante Polka emmenée par une guitare chantante et la batterie de William Monkama Ombé et qui dérivera vers les son boogie-rock des sixties.

Joie mais aussi humanité, simplicité et sincérité transparaissent dans le travail de cette équipe, qui nous fait passer de l’afro-jazz ( Inda, Gunu, Edéa) à un beau slow (Ayewa) avec son violon langoureux, toujours dans cet esprit de fraternité que symbolise ces  Rencontres (qui nous font grandir), un texte en français de Cécile Idmtal sur un refrain synthétique.

Et comme pour l’ouverture, c’est un joyeux instrumental qui conclut, avec le groove afro-jazz de Yassou où se croise toute cette alerte instrumentation.

 

LAMINE DIAGNE «Claude McKay : Lettres à un poète disparu» ( Label Maison Bleu / Socadisc / Absilone)

Poète né en Jamaïque en 1889, Claude McKay quitta son île à vingt-deux ans sans jamais la revoir, et devint, au fil d’une épopée de vagabond à travers le monde, une figure majeure de ce que l’on nomma la Harlem Renaissance, parmi les premiers écrivains noirs du XXe siècle à faire de la poésie une arme, notamment avec son célèbre If we must Die écrit en 1919, ouvrant la voie à la négritude en précurseur d’Aimé Césaire. Ses pérégrinations planétaires l’amenèrent enfin à Marseille, déjà ville-monde qui l’émerveilla par son peuple bigarré, et ville où s’est fixé aussi depuis vingt-cinq ans  le musicien, conteur, réalisateur Lamine Diagne. En hommage à McKay qui l’a fasciné, il a conçu un spectacle (présenté l’été dernier en Avignon), mêlant récit, jazz, slam et images, voulu comme une correspondance imaginaire entre deux artistes séparés d’un siècle, mais vivant dans la même ville et partageant la même langue des marges côtoyées.

Cet album en restitue l’univers avec fidélité, des compositions originales au textures sonores superbement enregistrées au studio Eole. Autour du Collectif Kay réuni en quintet avec Wim Welker aux guitares, Ben Rando aux claviers, Christophe Lincontang à la contrebasse et Jérémi Martinez à la batterie, s’ajoutent des invités de marque comme notamment les voix de l’excellent Mike Ladd, poète slammeur américain, pionnier du fameux spoken word new-yorkais des nineties, Alain Damasio, auteur emblématique de la vie phocéenne et voix littéraire incontournable, Juice Aleem le rappeur de Birmingham qui « expérimentalise » avec lyrisme le hip-hop, le trombone de Matthew Bumgardner bordant les cuivres (sax et flûte) joués par le narrateur principal Lamine Diagne. Belle équipe !

Au total, pas moins de vingt titres , autant de tableaux déroulant au fil de la narration impeccable et biographique la vie de Claude McKay, en débutant par Quand je serai parti, porté par le piano et un sax déchirant. Le poète est présenté et le conte nous remmène en Jamaïque d’un groove joyeux entre basse et orgue , où la flûte mène la danse de ce jazz afro-créole. La contrebasse ponctue la narration de Sud raciste évoquant la découverte par McKay des USA. Le premier choc surgit alors avec The Lynching, où l’on entend un extrait sonore de l’auteur et les mots de If we must die. Rhodes et basse tracent le groove appuyé de cette magnifique compo entre electro-jazz et hip-hop. Plus loin, l’explicite Secouez-moi ça! est une intéressante leçon d’histoire qui nous remémore le blues-jazz swinguant d’époque, avant une envolée rock’n roll de la guitare boogie en solo.

Le virage a lieu à mi-chemin de ce véritable conte musical avec Ray, qui évoque l’arrivée à Marseille de McKay, stupéfait d’y découvrir tant de présence noire dans le vieux port où il trouve refuge, près des quais cosmopolites réceptacles du tout monde. Cette Moisson du Monde des plus fertiles, slammée par Mike Ladd en free style avec une belle intensité sur un jazz atmosphérique façon Robert Glasper. Bien sûr, la ville est mythifiée par un regard hémiplégique et bienveillant, alignant tous les poncifs des bons sentiments, omettant le revers de la pièce telle que l’actualité nous la montre dans sa sinistre réalité. Mais on est là pour parler musique et l’on fera abstraction de cette vision utopique qui glorifie Marseille, titre-emblême, pour en apprécier par contre grandement la finesse du groove feutré, son flow clair aux résonances MC Solariennes (un autre Claude…), une belle plage électro-jazz  au tempo timbré par la basse et la batterie, et où la guitare jazz-rock pose un superbe solo.

On retrouve Mike Ladd qui chante vraiment cette fois sur le plus léger et enchanteur I Shall return, avec un beau solo de flûte et un piano qui là encore nous rappellera un thème de Glasper, avant une autre pépite, Rien ne change. Un texte écrit par McKay en 1925, fortement engagé, ici magnifiquement mis en musique, entre électro-jazz et rock par la frappe de la batterie et le son des guitares, ponctué par une belle envolée de jazz-fusion.

Les mots se font de plus en plus engagés (Nous qui nous révoltons), où l’on entendra le témoignage d’un migrant qui ne sait pas nager sur l’allégorie sonore de Fragment, un autre sur la migration (Petit Naufrage), un autre encore sur la Banlieue dans un texte de Diagne exalté et percutant («Marseille, la sainte putain qui ouvre ses cuisses…»), avant de conclure par un message que l’on croit avoir bien clairement compris : J’ai reçu un choc Claude McKay, martèle l’auteur de manière quasi obsessionnelle dans ce très long hommage (plus de dix minutes ) qui décrit par ailleurs fort joliment le port et ses îles, et qui s’achève en reprenant la célèbre interpellation de Ferré, «Poètes, vos papiers !». « C’était juste un slam pour dire je t’aime !» justifie encore Lamine.

Nous, nous avons aimé sa belle façon de le déclamer durant une heure, et surtout la pertinence et la beauté de toutes ses compositions au son finement ciselé. Il devait être bien ce spectacle !

 

SIAN POTTOK «Animal» (Noalou Production/ Underdog / Bigwax)

Dans une sélection dévolue aux «dames du monde» dont elle fait partie par excellence au regard de son profil cosmopolite et multi-culturel, je présentais au printemps dernier un petit EP de Sîan Pottok (voir ici), ce court mais accrocheur «Happy People» où la chanteuse sans frontière nous emmenait vers la lumière sub-saharienne, un cheminement musical pour se reconnecter à certaines de ses origines, notamment par sa mère indo-congolaise. Une Afrique abordée aussi par la présence de Fatoumata Diawara pour le joyeux et tubesque duo Je danse sur toi. C’est d’ailleurs le seul morceau que l’on retrouve aujourd’hui sur déjà, en cette même année, un nouvel et plein album de dix titres où la drôle d’ «Animal» décidément très inspirée et toujours sous la férule du producteur fétiche Tom Excell, maître du super son et multi-instrumentiste hors-pair, élargit le spectre des genres dans un éblouissant éclectisme.

On sent d’emblée le travail du son sur le Stereotype d’intro, une pop-groovy très actuelle tendance dance-floor. Toujours porté vers la danse après le duo avec Fatoumata, le titre éponyme Animal impose un groove entêtant, avec le kamélé ngoni ,cette sorte de kora au son afro qui est devenu comme le double de sa voix et la colonne vertébrale de son métissage. Le beat est plus chaloupé sur le tout aussi tubesque Adé, cette fois dans la douceur d’une voix claire et d’un fin travail de son. Son Afrique, c’est ce Oh, Congo! célébré (tu es de moi l’autre rêve…) avec quelques éclairs cuivrés (Maxime Berton au sax) en compagnie de Lokuanza Kanza. On dansera à nouveau En équilibre cette fois avec Flavia Coelho sur ce titre mutliculti et libérateur.

Mais c’est peut-être dans les titres tout en douceur que la pureté cristalline du chant nous saisi au mieux, comme sur la pop d’abord planante de I could kill qui va chalouper vers le groove avec un solo de sax, ou parmi ces Little Flowers effleurées en compagnie de l’inévitable violoncelle de Guillaume Latil, où la conteuse de cette berceuse n’est pas sans nous rappeler l’univers d’une Ellinoa.

Autre petit bijou parmi toutes ces pépites, Reste Tel.le nous fait découvrir pour la première fois un inédit du regretté Pierre Barouh, où un groove nonchalant amené par la basse et les percussions porte cette poésie sensuelle avant un solo de sax de rigueur, et c’est superbe !

On quitte Sîan totalement sous le charme de ces compositions nouvelles, avec Put a Mask où, comme depuis son entame, on salue le traitement sonore signé du bien nommé Excell, cette fois sur une voix lorgnant vers le jazz rétro façon Ala.ni, avant que l’oiseau en quelques sifflements ne s’envole.

Quel magnifique album !

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