Ailleurs pour dames
De l’exploratrice aux origines et au parcours planétaire, Siân Pottock, creusant ses racines africaines, à la churchy Michelle David, venue de Caroline du Nord pour ressusciter en Hollande la black high-soul des années 60-70 avec des musiciens bataves, en passant par la cubano-chilienne brésiliante Ana Carla Maza, qui fait flamboyer sa mémoire latine des exils, ou encore Souad Massi, libre et lâchée pour affirmer entre rock, folk et poésie sa double appartenance entre la France et l’Algérie. Quatre femmes de caractère et aux identités multiples qui, par leur musique, se jouent des frontières. Carré de dames d’ici et là-bas.
Siân POTTOCK « Happy People » (Noalou Productions / Underdog Records)
C’est un petit EP de seulement cinq titres pour un bon quart d’heure de musique, mais suffisamment séduisant pour m’avoir vite accroché. Surtout, comment ne pas inclure Siân Pottock dans cette chronique dévolue aux musiques du monde et qui met spécifiquement en avant des chanteuses sans frontières, au regard du profil de la dame ? Originaire d’Inde et du Congo par sa mère, de Slovaquie et de Belgique par son père, née en Floride et ayant grandi à New York avant de faire ses études à Paris, où elle débutera dans les clubs de jazz, puis d’aller travailler au Brésil… On ne peut en effet faire profil et parcours plus planétaire !
Bercée dès l’enfance par les chansons de Myriam Makeba, Harry Belafonte et Papa Wemba, c’est sa rencontre avec le duo français Sissoko-Segal qui l’incitera à creuser la veine afro et à adopter le kamele ngoni, instrument proche de la kora qu’elle apprend auprès du maître Abou Diarra, et qui deviendra comme le double de sa voix, et l’expression au bout des doigts de son naturel métissage. Classée dans la famille des artistes exploratrices (de Björk à Joni Mitchell, de Laura Mvula à Yaël Naïm), elle nous revient aujourd’hui, sortie des eaux profondes de son précédent « Deep Waters », pour cet explicite « Happy People » qui tend cette fois vers la lumière subsaharienne. Elle y fait jaillir d’évidence la source de ses racines africaines, avec la complicité de ses musiciens de scène, les multi-instrumentistes Edouard Coquard et Bruno Guglielmi (guitariste, batteur mais aussi parolier de renom), la complicité de Fatoumata Diawara (entendue encore tout récemment avec David Walters), et surtout la patte du très couru réalisateur et bien nommé producteur (et guitariste) Tom Excell, spécialiste des musiques panafricaines qui, partout et avec les meilleurs, apporte sa touche « UK » à l’afro-pop (Nubiyan Twist, Ezra Collective, Kokoroko, Onipa…). C’est donc entre Londres, Paris et Kinshasa qu’ils ont créé ce son particulier qui met en évidence, sur des mélodies d’emblée accrocheuses, des riffs de sax évocateurs d’un Mulatu Astatke comme le son céleste du kamele ngoni.
Un sax très jazzy qu’on entend sur le premier titre Layers, neo-soul au groove afro-pop où le beau travail sonore sur la voix peut rappeler Björk. Le titre éponyme Happy People quant à lui porte bien son nom, avec sa rythmique joyeuse qui invite à la danse, entre tournerie de la guitare afro, percussions et allégresse des chœurs. Shine a Light est plus indéfinissable, servi de manière très speed et mêlant du chant entre rap et hip-hop, un son electro qui se mélange à l’instrumentation trad’, des résonances de dub et d’afrobeat, le tout avec un sax qui lorgne ici vers le ska british des eighties.
On aime beaucoup la chanson en français livrée en duo avec Fatoumata Diawara, Je danse sur toi, sur un rythme afro-créole coulant de source par sa sororité, avant de conclure sur le très beau métissage d’Echos of the Ancestors, où la voix vient ici du gospel, sur un sax afro qui peut faire écho cette fois à notre cher à tous « ancêtre » camerounais Manu Dibango.
MICHELLE DAVID & THE TRUE TONES « Soul Woman » (Kicks Records)
C’est toujours sur le légendaire label milanais spécialisé dans le groove Kicks Records que l’on retrouve la lionne Michelle David, deux ans après son déjà irrésistible « Brothers & Sisters » (voir ici). Une vocaliste née en Caroline du Nord, formée au gospel dans les églises de New York avant de faire carrière à l’international avec les tournées de deux comédies musicales de Broadway. Celle qui a aussi travaillé avec Diana Ross et Michael Bolton — carrément — s’est établie depuis en Hollande, où elle s’est entourée de musiciens bataves pour former son propre quatuor The True Tones. Avec Paul Willemsen (guitare, basse, orgue), Onno Smit (guitare et chœurs) et Bas Bouma (batterie et percussions), groupe qui se fait usuellement septet en studio et en tournée avec sa section cuivres additionnelle.
Une formation qui s’est vite imposée pour ressusciter la mémoire collective de la musique afro-américaine, et plus précisément la black-music des années 60-70 du fameux label Stax, cette soul rétro mais intemporelle, teintée de gospel, de R&B cuivré et de funk époque James Brown.
Le dernier opus — son huitième déjà — sobrement intitulé « Soul Woman » s’inscrit bien entendu dans cette même veine, faisant écho à des références comme Curtis Mayfield, Bobby Womack ou encore les Supremes, tout en se voulant, côté textes, plus introspectif en matière d’identité et de spiritualité. Il nous offre huit nouveaux titres assez brefs mais souvent fougueux, toujours aussi ardemment balancés.
Le rythme y est très speed dès l’ouverture avec le bien nommé Running, high-soul seventies bien cuivrée sur une batterie très martelée, le titre éponyme Soul Woman maintenant cette intense frénésie (on pense ici à nos Buttshakers) tandis que le texte est posé en spoken-word sur une ambiance très cinématographique, comme sur les B.O. des années mythiques. On aime le bon groove de You’ll Never Know où la soul se fait nettement rock, avant que la voix ne s’adoucisse sur la sensuelle ballade Flow, avec une guitare au son hawaïen. On retourne immédiatement danser sur la soul cette fois plus pop de Speak to Me, précédant les ballades résolument slow de Pick Up the Pieces et sa voix miaulante puis When All Is Said and Done. La soul de Seasons est plus feutrée malgré un tempo syncopé, tandis que le titre final I Thank You nous ramène à la frénésie d’ouverture, une transe qui tient du gospel le plus fervent avec une guitare aux accents blues des bayous.
ANA CARLA MAZA « Alamar » (ACM Global Music / L’Autre Distribution)
On a découvert sa forte personnalité il y a déjà dix ans par un solo vivace qui a marqué les esprits, avant de la retrouver quelques années plus tard, cette fois en quartet, pour le répertoire cubano-brésilien de son album Bahia, où elle signait pour la première fois toutes ses compos et chansons. Aujourd’hui, on ne présente plus la belle et fougueuse Ana Carla Maza tant cette jeune artiste désormais installée à Paris est devenue incontournable, notamment de nos festivals où elle est régulièrement programmée, comme sur les scènes internationales où cette ambassadrice des voix cubaines de nouvelle génération a déjà donné plus de quatre cents concerts dans vingt-cinq pays ! Un vrai phénomène qui ne risque pas de se tarir avec la parution très médiatisée de son dernier opus Alamar.
Née d’un père chilien et d’une mère cubaine à La Havane, là où la famille s’était exilée en 1973, la musicienne a progressivement ajouté sa voix magnétique à son violoncelle — toujours ensorceleur par l’espièglerie primesautière qu’elle instille dans ses pizzicati percussifs — pour marier à la fois une indolente sensualité et une fougueuse énergie, faisant le pont entre tradition et modernité. Avec Alamar, du nom de ce quartier maritime et populaire où s’est concentrée la diaspora chilienne et où elle a vu le jour en 1995, elle signe un album de mémoire, de réconciliation et de transmission, pour transformer les blessures du passé en beauté musicale, empli de fierté, de soif de vie et de joie. Entourée de six musiciens cubains (Mily Perez au piano, Mirza Sierra à la guitare cubaine, Jay Kalo à la batterie et aux percussions, Rasiel Aldama à la trompette, Mariam Rivera à la flûte et Franz Gomez au tres cubain), auxquels s’ajoute la guitare acoustique du Brésilien Pedro João, Ana Carla y chante tour à tour en espagnol, français, portugais et anglais, déroulant un florilège de styles : habanera, son, boléro, bachata, salsa, en passant par le tcha tcha tcha, le merengue ou le reggae. Faisant écho à la grande chanteuse chilienne Violeta Parra tout en se posant dans l’ombre de ses aînées cubaines comme Omara Portuondo, Beny Moré, Célia Cruz ou Bola de Nieve, elle tisse dans cet opus solaire et tout à son image un dialogue des plus vivants avec toutes ces grandes figures féminines, pour faire résonner encore ces grandes voix qui ont marqué les luttes d’hier et porté l’espoir du changement. Exaltant et bouleversant.
SOUAD MASSI « Zagate » (Backingtrack Production / Sony Music)
« La gravité de notre époque m’obligeait à quitter les formes musicales plus douces et plus mélancoliques qui m’ont fait connaître. Je ne suis plus la même qu’à mes débuts. J’ai longtemps dû dépasser ma timidité et ma pudeur pour m’exprimer, mais aujourd’hui, je puise dans un gisement d’audace et de maturité », explique Souad Massi pour justifier son neuvième album « Zagate », mot dérivé de l’expression française « ça se gâte » pour annoncer que les choses tournent mal. La cinquantaine passée, la chanteuse née à Bab El Oued, le quartier populaire et métissé d’Alger, affirme ainsi sa double appartenance entre l’Algérie et la France, où elle vit et crée sa musique depuis 2001 et la parution de Raoui, un disque d’or qui la révéla. Messagère douce-amère de l’exil, elle brise les codes avec ce dernier opus où elle électrise à la fois le son et les textes pour mettre à nu ses colères et ses espoirs, sous la férule du producteur et guitariste anglais Justin Adams, déjà aux manettes de son précédent Sequana il y a quatre ans. Entre poésie folk et rock, l’audacieuse écorchée opte ainsi pour une certaine incandescence qui peut rappeler, à ceux qui l’ignoraient, qu’avant sa venue chez nous, elle a fait ses armes comme chanteuse du groupe de hard-rock algérien Atakor. Mais cet album séduit cependant par la diversité de ses ambiances.
On aime particulièrement le titre d’ouverture Samt, afrobeat dont la guitare et les percussions donnent le tempo à la façon des Talking Heads de David Byrne, où vient se poser son chant arabe envoûtant. La poésie en spoken-word de D’ici, de là-bas, livrée en duo avec Gaël Faye, revient au folk saharien de ses débuts, et les mots choisis ont leur importance. Comme encore sur L’Équation, chanté en français et livré en deux temps après une intro méditative au violoncelle, pour parler de la haine et de l’ignorance qui engendrent la violence. Mais si certains titres sont nimbés de douceur, comme l’élégant Tisi plus traditionnel avec sa flûte, la ballade chant-guitare de Sawt, ou encore le lancinant Congo Connection, plus afro avec en feat. Youssoupha et où le chant peut rappeler une Natacha Atlas, les riffs rock entrecoupent de leurs griffes cet album. D’abord avec le titre éponyme Zagate, rock maghrébin électrique, sur le binaire Ana Inssan où guitare et synthé nous renvoient cette fois à la pop-rock des eighties, plus blues-rock pour l’accrocheur Chibani avec son Fender Rhodes saturé façon orgue, et surtout pour 6 heures du matin en clôture, qui nous ramène à la bonne rythmique du rock français des nineties avec cependant une touche électro-rock plus actuelle.
« Mai » Z’encore…
On peut également prolonger le voyage au son des musiques du monde avec l’album « Siya » d’Hami Hamoo, qui conjugue l’Afrique au pluriel. Un trio composé d’un Français, d’un Iranien et d’un Burkinabé, avec le sax jazz de Michael Havard venu de la soul éthiopienne d’Arat Kilo, Habib Meftah, originaire de Bouchehr (porte de l’Iran vers l’Afrique), qui conjugue rythmes afros et mélodies arabes, deux complices qui s’adjoignent la guitare et le chant de Moussa Koïta, fils de griot de Bobo Dioulasso. Les influences de chacun rebondissent et tournoient par l’audace de ces Parisiens qui entremêlent un beau sax ténor et les tourneries de la guitare électrique, guitare acoustique et basse trafiquée, calebasses et percussions électroniques.
Sur des rythmiques soignées entre groove organique et textures digitales, on retient aussi « Thing in Itself », le dernier album de Flox, franco-britannique à l’identité musicale métissée, qui façonne un son original dans sa vibrante fusion entre reggae roots, electro-dub et nu-soul, un univers où la chaleur du reggae rencontre la précision des machines.
Si l’on était tout émoustillé en recevant un nouvel opus de Natacha Atlas, qui inaugure avec « Parallel Universe » une série de volumes à venir en duo avec le bidouilleur Samy Bishai, on reste quand même sur notre faim. Croisant leur fascination commune pour les lignes temporelles alternatives, cette collaboration au point de rencontre entre Orient et Occident mêle électro pulsé, percussions arabes découpées au MPC, synthés analogiques en quart de ton, Rhodes et chœurs orientaux. Une écriture sonore expérimentale où les textures tracent un imaginaire parfois rétro-futuriste, oscillant entre cyberpunk dystopique, synth-pop, hip-hop arabe et électronique d’avant-garde, dans un flux bilingue où la voix magnétique de la chanteuse dialogue avec le violon électrique de Bishai. Mais les beats des machines comme les sonorités des claviers sont plutôt pauvres, et l’abus d’auto-tune peut vite lasser, malgré quelques titres plus séduisants comme par exemple Bahlam Biyoum.
Pareillement, on n’a pas été convaincu cette fois-ci par le nouvel album « Vitamina Y » de la chanteuse-violoniste Yilian Cañizares, dont le mélange de rythmes cubains, de jazz classique et de pulsations africaines manque de finesse pour un résultat trop convenu.
Ceux qui préfèrent les musiques des Balkans pourront tendre l’oreille sur « Song of a Sad and Beautiful World », le second album solo de la chanteuse Moira Conrath, qui nous embarque dans un road-trip sonore, fruit d’un voyage de trois mois en van sur les routes balkaniques. Un carnet de route bluesy et minimaliste à travers huit pays, pour huit chansons ornées de sons capturés in situ en Italie du Nord, Croatie, Monténégro, Serbie, Roumanie, Bulgarie, Grèce et Sicile, comme la B.O. d’un film intérieur et travaillée en studio avec le compositeur et guitariste Laurent Avenard Kohler.
Autre route sonore, celle qui fit jadis circuler les musiques manouches et où les Gitans ont, lors de leurs migrations, emmagasiné les différentes cultures dans lesquelles ils se sont installés. C’est sur leurs traces que nous entraînent la chanteuse et violoniste d’origine iranienne Aïda Nosrat, en compagnie du guitariste Olivier Kikteff et de l’accordéoniste Antoine Girard, échappé du duo Aptère. Pour ce « Common Routes », ils ont sillonné durant deux ans la France, la Belgique, la Pologne, la Hongrie, l’Italie et l’Espagne, pour composer des thèmes arrangés autour de pièces traditionnelles iraniennes, azéries ou kurdes, transformant à l’instar des Gitans un matériau moyen-oriental dans une Europe ouverte à tous les vents. Une musique qui se déploie dans un perpétuel ailleurs, comme pour gommer plus encore toute frontière.
